Bilan dix ans après: 2012-2022

Au fil des années, les bibliographies de Nietzsche en France se sont enrichies pour former les archives de la mémoire historique de la recherche nietzschéenne et de l’histoire de la réception de Nietzsche. Elles se sont en même temps transformées pour devenir ce qu'elles ont toujours voulu être: un hypertexte de recherche, d'édition et de communication.

Un hypertexte de recherche:


Tout en continuant à évoluer, la bibliographie des publications sur Nietzsche constitue aujourd'hui un outil nettement plus performant que les trois précédents outils bibliographiques, y compris la grande Weimarer Nietzsche Bibliographie. Même en comptabilisant uniquement les ouvrages et articles sur Nietzsche, non seulement elle montre un volume d'écrits très supérieur mais elle fait aussi apparaître des variations, notamment des pics en 1892/1893, 1900 et 1908.

Weimarer Nietzsche Bibliographie versus Bibliographie inédite (seulement ouvrages et articles sur Nietzsche)

L'intégration d'écrits qui évoquent Nietzsche est un travail sans fin. Des choix sont nécessaires. A partir de 1911, on peut dire que la sélection est de plus en plus stricte. De nombreux écrits ne sont pas référencés car les traces de présence de Nietzsche sont trop nombreuses, souvent redondantes, parfois très furtives. Peu de périodiques ne le citent pas.

Ecrits sur Nietzsche et écrits qui évoquent Nietzsche essayent de s'éclairer mutuellement. Ils forment un tout pour témoigner de la diffusion mais aussi de la dispersion des idées de Nietzsche.

Weimarer Nietzsche Bibliographie versus Bibliographie inédite complète

Sur l'ensemble de la période 1890-1940, la grande bibliographie inédite des publications sur Nietzsche est également un nouvel outil qui se révèle beaucoup plus performant que les précédents.

Bibliographie inédite (seulement ouvrages et articles sur Nietzsche) Weimarer Nietzsche Bibliographie (1890-1940)

L'ensemble des données recueillies forme un énorme corpus

très hétérogène et donc - pourrait-on penser - composé de références anecdotiques bien éloignées de la pensée de Nietzsche qui n'apportent guère du nouveau. Au contraire, il ouvre des pistes car il suggère que "les" réceptions de Nietzsche (réceptions philosophique, littéraire, politique, populaire...) entretiennent des relations difficiles à démêler mais bien réelles.

d'où la nécessité d'aller plus loin encore, ce que tente de réaliser la banque de données.


un hypertexte d'édition


Après dix ans d'effort, le site peut et va encore s'améliorer. Il va continuer à s'enrichir mais comme prévu dans la phase d'élargissement du projet initial, il représente aujourd'hui une base de données abondantes et variées.

  • Toutes les traductions françaises de Nietzsche sont répertoriées (volumes et fragments) jusqu'en 1944. La recherche peut être effectuée à partir des traductrices/traducteurs ou par année.
  • Il existe un relevé inédit des cours et un relevé inédit des conférences sur Nietzsche, avec une recherche par lieu, par nom ou par année.
  • Des lettres et des documents inédits ont été numérisés et/ou transcrits.
  • De nombreux outils ont été élaborés: relevés, schémas, graphiques...

 

Le site accueille régulièrement de nouveaux travaux en français et en anglais, issus d'universitaires, de chercheuses/chercheurs avec ou sans attache institutionnelle. Ils sont aujourd'hui accessibles en ligne ou en téléchargement. Donato Longo est le premier et le plus grand contributeur avec son mémoire de maîtrise sur Nietzsche et le mouvement socialiste et sa thèse sur La présence de Nietzsche dans les débats politiques et culturels. Ses travaux universitaires sous la direction de Madeleine Rébérioux, difficilement accessibles en bibliothèque, rencontrent un franc succès comme en témoigne le nombre de téléchargements depuis 2015.

Je remercie Christopher Forth d'avoir autorisé la mise en ligne de sa thèse, Becoming Nietzsche et William Schaberg et son éditeur d'avoir autorisé la publication de son Nietzsche Canon. Je remercie Alan Schrift, responsable de l'édition des œuvres complètes de Nietzche en anglais, qui a proposé de mettre en téléchargement deux études sur Nietzsche en France. Elles ont été accueillies avec plaisir pour témoigner des orientations récentes de la recherche nietzschéenne.

Dans la même optique, les travaux d'Alice Gonzi sur Nietzsche et Chestov, peu connus en France, sont aussi accessibles grâce à XXX qui a autorisé leur publication en ligne.

Merci à Christian Roy qui a proposé son étude sur Arnaud Dandieu et à Jean-Pierre Dumont qui a réalisé des études originales inédites et particulièrement fouillées sur Nietzsche et Zola et sur Nietzsche et Loti. Le site est heureux de les proposer à ses visiteurs.

Donato Longo et moi-même nous faisons un devoir de répondre à tous les messages qui nous sont adressés. Parfois nous apportons des précisions; parfois, au contraire, nous bénéficions de suggestions ou de détails. Nous sommes toujours heureux de répondre aux sollicitations des étudiantes et étudiants qui entreprennent des mémoires ou des masters sur l'histoire de Nietzsche. A l'issue de leur soutenance, certains ont bien voulu que leur travail profite à tous et il a aussitôt été mis en téléchargement: c'est le cas de Julien Dupré et Quentin Royer. Le site accueille par ailleurs une étude passionnante de Rahel Wartenweiler sur La politisation de Nietzsche

 

Personnellement, j'essaie de proposer de nouvelles pistes. Mes publications et mes communications visent inlassablement à encourager une revisite - pour ne pas dire une révision - de l'histoire du nietzschéisme français, notamment en prônant un retour aux sources et un questionnement sur l'échelle nationale et en émettant de sérieux doutes sur ce qu'on historicise sans jamais le définir: "le nietzschéisme français".

Dans l'ensemble, il m'apparaît que l'historiographie n'a pas encore pris la mesure de l'ampleur et la complexité du processus de réception de Nietzsche en France. J'ai du mal à adhérer aux acquis de la recherche. Je persiste à penser que l'approche du centenaire de la mort de Nietzche (2000) a peut-être précipité l'apparition de ces grandes monographies ambitieuses, à la fois à l'échelle nationale et à l'échelle du siècle écoulé. Il existait de nombreuses zones d'ombre qui auraient du être éclairées avant qu'une synthèse puisse avoir lieu. Il faut que la recherche s'en empare. Je regrette l'absence quasi totale de travail à partir d'archives et des analyses fondées sur une très faible portion de l'ensemble de la littérature nietzschéenne française.

Un hypertexte de com­munication


Nietzsche en France offre une immersion facile et rapide dans plus d'un siècle de réception française de Nietzsche.

 

  • Un moteur de recherche a été intégré pour faciliter la recherche dans cette immense massif documentaire.
  • Il existe une multitude d'hyperliens pour permettre au visiteur
  • Il existe aussi de très nombreux hyperliens

 

Toutes les données sont à la disposition des spécialistes et des amateurs qui peuvent désormais s'en emparer au gré de leurs besoins et de leur curiosité. Une seule condition est fixée et elle n'est pas excessive: seulement mentionner les emprunts au site.

 

Ces emprunts sont désormais nombreux et je souhaite qu'ils continuent à l'être car le site a vocation à faciliter la communication entre spécialistes de Nietzsche mais aussi la porosité entre la recherche nietzschéenne et d'autres chantiers, quelles que soient les discplines concernées. En permettant instantanément l'accès aux premières publications françaises sur Nietzsche, le site

 

espère aussi renforcer la coopération internationale

 

j'ai souvent eu l'occasion de le dire mais je dois le redire: jusqu'à présent, l'histoire de Nietzsche en France s'est trop souvent écrite à partir d'un très faible échantillon de la littérature nietzschéenne dont la représentativité reste à démontrer - sans parler du manque de passage aux archives.

Depuis quelques temps, il existe des signes encourageants: de nouvelles études voient le jour, sur le site ou ailleurs, grâce à la bibliographie et à la banque de données. Des erreurs qui étaient répétées de génération en génération ont disparu. Des préjugés semblent ébranlés, d'autres sont tenaces; des nouveautés apparaissent. Lentement.

Les défis sont nombreux, à commencer par cette grande énigme qui s'impose comme un paradoxe: comment peuvent coexister, d'un côté un éloge de la réception française de Nietzsche et du Nietzsche français au XXème siècle, d'un autre côté un désaveu, voire un dénigrement et un mépris des premiers lecteurs et des premières lectures françaises? Jamais, semble-t-il, le présent n'a autant à la fois accaparé et rejeté son passé.

 

FIN

Revisiter l'histoire de Nietzsche en France


Dans un bilan critique que je dresse dans la Revue de littérature comparée en 2003 (lire), je fais un large tour d'horizon des travaux sur Nietzsche et je me félicite d'une récente apparition massive d'approches sociologiques historisantes. C'est l'ère de ce que certains appellent le quatrième moment français de Nietzsche, celui des lecteurs de lecteurs.

L'attention à ces travaux est évidemment très inégale et ce sont surtout deux ouvrages qui s'imposent profondément et durablement. Même si on reproche parfois à la sociologie de la réception d'être un peu invasive et prévisible, on sait gré à Louis Pinto (Les neveux de Zarathoustra (1995) d'avoir montré les différentes étapes de l'intégration de Nietzsche dans la philosophie universitaire française, d'un rejet initial à une canonisation incontestable et à première vue définitive. Même si on regrette parfois des lacunes, on sait gré à Jacques Le Rider (Nietzsche en France de la fin du XIXe siècle au temps présent (1999) d'avoir montré comment, au terme d'un long transfert culturel franco-allemand, est né vers 1960/1970 un Nietzsche spécifiquement et irrémédiablement français.

Il n'y a évidemment pas lieu de revenir sur l'immense mérite de Louis Pinto et de Jacques Le Rider d'avoir osé s'attaquer à un chantier aussi vaste que difficile et d'avoir posé des jalons, comme Geneviève Bianquis l'avait fait avant eux. On doit se réjouir que les études nietzschéennes, la sociologie de la réception et l'histoire des idées disposent d'un cadre solide à l'intérieur duquel des apports peuvent çà et là s'intégrer ou sur lequel de nouvelles études peuvent venir se greffer pour compléter un panorama qui n'a finalement jamais prétendu à l'exhaustivité.

 

Il y a moins de motifs de se réjouir quand de grands "classiques" engendrent la clôture d'un champ de la recherche, surtout quand son objet est toujours d'actualité (voir tous les projets de recherche sur Nietzsche et les publications, par exemple Pierre-André Taguieff 2020 et Jacques Bouveresse 2021) et quand il existe de sérieux doutes sur la représentativité du corpus mobilisé.

Il me semble que l'historiographie a hâtivement inscrit l'itinéraire de Nietzsche dans des schémas classiques, sacrifiant la singularité de son objet à des explications plus cohérentes que convaincantes. Que dire notamment de la pertinence des découpages chronologiques à la hache (Belle Époque, années 20, années 30, éclipse des guerres mondiales...), des oppositions grossières (nietzschéen/antinietzschéen, philosophique/littéraire, savants/profanes...), des catégories préformées (gauche, droite, juifs, jeunes, femmes...)?