Dossier Charles Andler, mort le 1er avril 1933
(Laure Verbaere, 1er avril 2026)
"Il ne faut jamais croire son autorité entièrement établie; ne jamais parler autoritairement mais travailler toujours comme si on avait sa situation à faire tout entière, scientifiquement et moralement." (Lettre de Charles Andler à Mme Talayrach, 3 septembre 1906)
"[...] la science a fait des révolutions infiniment plus profondes que l’émeute et toutes au profit du plus grand nombre. car aucune fraternité n'est plus certaine que celle de la science et du travail." (Charles Andler, discours à la Sorbonne, 6 novembre 1919)
"Bien avant mon livre, j'ai pu militer par la parole, surtout dans mon cours de 1910, puis dans des conversations par centaines. On ne traduira plus jamais le livre de Mme Förster, je le garantis, parce qu'il ne paraîtra plus digne de confiance après votre livre et après le mien." (Lettre de Charles Andler à Carl Albrecht Bernoulli, 30 juillet 1928)
"[...] Nietzsche ne promulgue pas un catéchisme nouveau mais nous invite à créer nous-même le système des valeurs auquel nous voulons dévouer notre vie. Dosons en nous la quantité de dionysisme et de christianisme mystique qui va nous inspirer. Il y aura autant de solutions qu'il y aura d'individus et c'est de leur collaboration que naîtra la vie nouvelle." (Charles Andler, 1932)
"Charles Andler est mort. Ces yeux clairs, où l'ardeur de la passion, le scintillement de l'ironie ne voilaient jamais la flamme de l'affectueuse bonté, ces grands yeux sont fermés. Sa parole, dont le rythme heurté, haletant, traduisait à la fois le stoïque effort, vainqueur de la faiblesse physique, et le souci d'adapter exactement l'expression verbale à la pensée, sa parole, nous ne l'entendrons plus.
On dira ici ce que fut l'œuvre de ce maître, sa prodigieuse érudition, sa compréhension des hommes et des textes, le grand rôle, désintéressé, qu'il a joué dans l'évolution politique de ces 30 dernières années en clerc qui n'a jamais trahi, jamais péché contre l'esprit.
Jusqu'au bout, il a conservé intactes, sa sereine lucidité, son ardeur dans la recherche et dans la création. Au cours d'une de ces longues conversations du dimanche matin, où il dispensait, en toute simplicité, le fruit de sa longue expérience, je l'entendais dire, il y a moins d'un mois, à peine guéri, qu'il avait encore bien des choses à écrire. Déjà, il y a deux ans, une flamme d'enthousiasme dans le regard, il s'écriait : « On m'assure que j'en ai encore pour six mois : je finirai mon Nietzsche »." (L. -A. Fouret, 1933)
"Mais comment oublier celui qui fut dans l'école à la fois le maître et la parure, esprit lumineux, âme musicale, le courageux, le tendre, le subtil Charles Andler?" (Étienne Fournol, 1933)
"Avoir été « l’élève d’Andler » était pour beaucoup une sorte de titre de gloire." (Henri Loiseau, 1933)
"Un homme bien élevé de ma génération sait ce qu'il a été pour nous, ce qu'il n'a pas cessé d'être, et dit Notre Maître M. Andler." (Charles Péguy, 1913)
"Ce qu'il représente avant tout à nos yeux, dans les temps graves où nous sommes, c'est l'Européen de l'Ouest, c'est le Français qui, plus jalousement que personne, a su veiller sur l'héritage que la pensée occidentale se doit à elle-même de sauver et de maintenir, sur l'incomparable trésor que constitue un humanisme fortement individuel et capable en même temps de s'épanouir comme de lui-même en exigence impérieuse de justice sociale et de solidarité créatrice dans le travail commun." (Edmond Vermeil, 1935)
"[...] en 1884, j'entrai à l'École Normale où je devins successivement l'élève de Boutroux, Gabriel Monod, Henri Weill, Tournier, Gaston Boissier, Victor Brochard. Je faisais partie de la section de philosophie. Je ne suis pas resté philosophe parce que je fus refusé à l'agrégation." (Charles Andler dans Maurice Hamel, "Les grands Alsaciens à Paris", 1926)
"Je me destinais à la section de philosophie, et j'y étais classé un des premiers: j'y ai renoncé, pour ne pas devoir plier sous la nécessité des credo spiritualistes qui s'imposaient alors aux examens d'agrégation, où mon archicube Andler, quelques années avant, s'était brisé" (lettre de Romain Rolland du 12 décembre 1935)
"Je me demande d’abord si, comme procédé de sélection, l’agrégation est une si mauvaise méthode qu’on a eu l’air de le dire, au moins au début de la discussion. Le passé de l’agrégation est long; y a-t-il beaucoup de penseurs qui se soient révélés de vrais philosophes et qui aient été refusés à l’agrégation? Andler, Lasserre, si l’on veut (interruptions); je ne vois pas qu’on en puisse citer beaucoup d’autres." (Dominique Parodi, "L'agrégation de philosophie", 1938)
"On n'est socialiste que par conviction philosophique et par sentiment. Un idéal ne peut en effet se démontrer. Il se propose à nous pour sa beauté et il y faut l'adhésion du cœur. Mais on peut démontrer scientifiquement que certaines institutions adoptées donnent certaines conséquences, comme la misère, et on peut démontrer que d'autres institutions les éviteraient. Tout en laissant en suspens, comme relevant de la conscience de chacun, la question de savoir si un idéal mérite ou ne mérite pas adhésion, on peut établir la possibilité logique et réelle de cet idéal. A quoi tient la misère et comment on pourrait y remédier, voilà ce qu'on peut savoir avec certitude. On ne peut pas démontrer à ceux qui ne le sentent point que l'on doit des secours à la misère." (Les origines du socialisme d'Etat en Allemagne, 1897)
"Andler est un long jeune homme frêle et ardent, aux traits émaciés par la réflexion et le travail ; la voix est faible et sèche, le geste est menu et nerveux; la voix et le geste trahissent le rêveur entêté, tenace et d'autant plus passionné pour ses formules qu'il ne les a pas, comme d'autres, imaginées au hasard de la parole publique, mais qu'il les a laborieusement construites par un long et patient effort [...] Il suffit d'avoir écouté M. Andler quelques instants pour sentir[…] la probité, la finesse de sa conscience." (André Hallays : « Le socialisme en Sorbonne », in Journal des Débats, 20 juin 1897, p. 1)
"M. Andler a toutes les qualités pour devenir un grand philosophe social. Son action n'est encore intelligible que pour une élite, car sa pensée est parfois difficile et elliptique. Mais il a la force, la lucidité, le don des formules, et sa concision un peu sèche convaincra mieux que bien des éloquences. Surtout il est impossible de ne pas sentir dans son action une sincérité, une probité, une candeur, une certitude qui, à travers le livre, suffiraient à faire aimer l'homme". (Léon Blum, in Revue Blanche, 1897)
"Il subordonnait son enseignement et ses travaux à un idéal de culture très élevé, auquel il est resté irréductiblement fidèle. L'étude n'est à ses yeux qu' « un effort ininterrompu pour réaliser en soi une perfection humaine ». Réaliser personnellement cet effort et le faire naître chez autrui, c'est être un professeur." (Edmond Vermeil, 1935)
"Été au cours d'Andler. Joseph avait raison. C'est extraordinaire. Il a analysé, ou plus exactement, il a évoqué Die Nordsee, de Heine, avec une voix chantante, et un regard qui semblait lire en lui-même la naissance immédiate de l'idée. Jean Baruzi dit que ce n'est pas un cours, mais un thrène." (Charles Du Bos)
"«Vous n'avez pas le droit de prononcer le nom d'un auteur que vous n'avez pas lu de bout en bout. Vous n'avez pas le droit de citer une œuvre dont vous ne connaissez pas la totalité » – c'était une de ses maximes familières. Et à la lecture des textes il fallait ajouter celle de toute la critique accessible, connaître toutes les opinions." (Geneviève Bianquis, 1948)
"Exigeant pour lui-même, M. Andler l'était aussi pour les autres. De ce maître, combien ont appris à ne pas se contenter d'approximations, à ne pas laisser dans l'ombre ce qui peut être retrouvé, fût-ce au prix de fastidieuses recherches, à aimer le travail intellectuel consciencieux qui s'arrête seulement devant l'infranchissable en déclarant loyalement : « Je n'ai pas pu aller plus loin »." (Jeannne Ancelet-Hustache, 1933)
"Je ne savais pas jusque là sur combien de sympathies je pouvais compter parmi les étudiants de la Sorbonne; et ils m'ont défendu, à coups de poings, durant trois semaines, avec un courage et un dévouement tout à fait admirables, sans distinction d'opinions politiques et religieuses." (lettre à Carl Albrecht Bernoulli du 22 août 1908)
« Le secret d'être fort, c'est de lire d'abord ce que tout le monde a lu. Et ensuite ce que personne n'a lu." (Lettre de Charles Andler à Geneviève Bianquis, citée par Geneviève Bianquis dans "Quelques souvenirs sur Charles Andler", 1948)
Séance du 9 février 1908
"M. Andler s'arrête à ce dernier ouvrage [Bernoulli, Overbeck und Nietzsche, eine Freundschaft dont seul le premier volume a alors paru] qui représente la tradition bâloise de biographie nietzschéenne, comme le livre de Mme Foerster représente la tradition de Weimar. M. Andler prétend juger comparativement la valeur biographique des deux livres. Pour cela il essaie, à propos de certains épisodes principaux, de dresser le canevas biographique tel qu'on peut aujourd'hui l'établir. Il le superposera aux deux ouvrages, et constatera les coïncidences et les écarts. Son enquête porte : 1° sur l'enfance de Nietzsche ; 2° sur ses années de professorat à Bâle ; 3° sur l'histoire de ses amitiés, notamment avec Franz Overbeck, avec Paul Rée et Mlle Lou Salomé ; 4° sur sa vie extérieure durant les années 1882-88 ; 5° sur ses rapports avec sa mère et sa sœur." ("Société des langues et des littératures modernes" in Revue germanique, 1908)
Séance du 19 juillet 1908
Andler passe "impartialement" au crible l'introduction et les documents. Catégorique, il pointe des lettres tronquées, des lettres manquantes, des assemblages litigieux, des accusations infondées, des omissions, des simplifications, des erreurs d'appréciation... Selon lui, "on ne peut accuser Koegel d'aucun faux". "Aucune des affirmations du livre de Bernoulli ne se trouve affaiblie par les documents publiés ici" alors qu'au contraire le "défaut certain de la biographie de Nietzsche par sa sœur est de simplifier Nietzsche." Elle est trop sévère pour Lou Andreas-Salomé et Mme Overbeck tandis qu'elle se défend trop de la "haine" de son frère contre elle. Une amélioration semble possible car, note-t-il, "Mme Foerster elle-même vient au-devant de l'interprétation qu'a donnée Bernoulli de la vie de Nietzsche; et les documents communiqués par elle marquent chez elle une manière nouvelle, plus nuancée, moins disposée à simplifier." (d'après "Société pour l'étude des langues et des littérature modernes" in Revue germanique, 1908)
"[...] par une petite porte, derrière la chaire, entre un homme mince, un peux roux, ayant l'air d'un Anglais né en Allemagne : c'est M. Andler, professeur de langue et littérature allemandes. Penché sur ses feuillets, d'une voix un peu timide et qui n'atteint pas toujours les hauteurs lointaines de l'amphithéâtre Turgot, il aborde le sujet de son cours de cette année « Nietzsche, sa vie et sa pensée ». II fait un tableau remarquable du milieu où est né le philosophe, des influences qu'il a subies pendant son enfance. Et son langage clair, précis, est très apprécié par son auditoire." (Jacques-Pierre: "Brillante réouverture", in Figaro, 30 novembre 1909, p. 1)
"La construction que j'essaie de mon côté, et qui paraîtra en deux volumes cet hiver, est indépendante de la sienne [Carl Albrecht Bernoulli], et complémentaire, si je ne me trompe, de toutes celles qui existent." (Lettre de Charles Andler à Elisabeth Förster-Nietzsche du 29 août 1908, Goethe- und Schiller-Archiv, Weimar)
"Ch. Andler [...] wird dieses Jahr eine mehrbändige Biographie Friedrich Nietzsches veröffentlichen" (Carl Albrecht Bernoulli, 2 février 1910)
"Sein Buch soll in den nächsten Wochen erscheinen. (Lettre d'Henri Albert à Elisabeth Förster-Nietzsche du 12 avril 1910)
"Le 1er volume de Nietzsche lui [Alcan] sera remis à la rentrée. Pour le second volume, j'ai trouvé encore une nouvelle et ravissante source du Retour éternel et de Zarathoustra. Je la soupçonnais; mais je n'avais pu réussir encore à faire le travail." (Lettre de Charles Andler à Lucien Herr du 9 août 1910, citée d'après Antoinette Blum (éd.), Correspondance entre Charles Andler et Lucien Herr 1891-1926, 1992)
"J'ai bon espoir que tu auras pu donner enfin à l'imprimerie les parties définitivement rédigées de ton livre. Il faut s'arrêter une fois dans les remaniements (...) (Lettre de Lucien Herr à Charles Andler du 4 octobre 1910, d'après Antoinette Blum, 1992)


C'est en 1913 que le manuscrit est effectivement remis à Alcan mais l'impression, commencée en juin 1914, est interrompue par la guerre. Un premier volume paraîtra aux éditions Bossard en 1920.
"Il y a aussi le problème plus général de savoir comment concilier la discipline de parti avec les droits de la libre recherche. Il est probable que ce problème-là ne se résoudra pas. Les « partis » même quand ils se croient novateurs sont des puissances sociales constituées comme les vieilles puissances sociales. Ils sont intolérants comme elles. Toutefois le courage de la recherche est plus facile qu'autrefois. Et après le discrédit provisoire, viennent les réparations" (Lettre de Charles Andler à Charles Albert citée d'après Charles Albert : « A propos du "Cas Andler" », dans La Feuille, 12 octobre 1916)
"Sous les auspices de la société Le Devoir national et socialiste, une manifestation a eu lien hier après-midi à la statue de Condorcet. M. Charles Andler, professeur à la Sorbonne, qui présidait, a défini, dans une allocution applaudie, le but que poursuivra le nouveau Groupe d'études du Socialisme intégral dont la constitution a été décidée au cours de la réunion. Il ne s’agit pas, a dit M. Charles Andler, de fonder un nouveau parti politique, mais de créer un mouvement d'idées dans un vivant foyer d'études où seront élaborées les doctrines qui paraissent ressortir des échecs du passé et des leçons du présent. Les doctrines de la lutte des classes ont donné leur mesure : le temps est révolu. Le passage de la République démocratique à la république sociale ne peut se faire que par la collaboration fraternelle des classes. La tradition socialiste franco-anglaise, qui n'a pas été une tradition de haineuse utopie, veut se réveiller dans la ferveur et dans la douleur de la grande guerre. Celte guerre aura ainsi été une organisatrice après avoir été la grande destructrice que nous avons vue à l'œuvre. L'ancienne internationale a vécu. Elle a été détruite par la trahison et l'incapacité de sa section allemande. Il ne peut être question pour nous de nous unir à des socialistes étrangers qui obéissent à des empereurs. L'internationale nouvelle professera non pas l'union des prolétaires seuls, mais l’union de toutes les patries libres où la démocratie aura d'elle-même dissout les distinctions de classe et aboli leur antagonisme. » (La Petite République, 12 novembre 1917)
"[…] j'accepterais qu'il ne fût question d'aucun de mes travaux, pourvu qu'il fût parlé un instant de mon ouvrage sur Nietzsche." (Lettre de Charles Andler à Joseph Bédier du 6 décembre 1925)
C'est "déjà décrire Nietzsche que de décrire son ascendance spirituelle" [...] "Le nietzschéanisme se préparait par une longue incubation dans l'esprit de ses devanciers. On va décrire ici comment le système, avant d'être né, vivait en des esprits dont la pensée a passé en Nietzsche comme par une transfusion de sang spirituel." (Charles Andler, NVP (1), 1920)
"Si le Nietzsche-Archiv a des ennemis, je ne suis pas du nombre. Le Nietzsche-Archiv s'est assuré la collaboration de savants trop expérimentés pour que son œuvre ne soit pas solide dans son ensemble. Cela ne veut pas dire que cette œuvre ait échappé au destin commun des œuvres humaines, qui est d'être imparfaites. La critique a pu avoir prise sur elle plus d'une fois, avant même qu'une révision largement contrôlée de tous les manuscrits, réservée à l'avenir seul, ait donné certitude entière." (Charles Andler, NVP (2))
"Personne ne conteste plus qu'il y ait une philosophie de Nietzsche. Mais on doute que cette philosophie forme un système." (Charles Andler, NVP (3), 1921).
"L'habitude s'est prise de reconnaître trois périodes dans sa philosophie" [et cette] "chronologie usuelle correspond approximativement aux trois masses principales des ouvrages de Nietzsche. Mais il s'en faut qu'elle nous rende compte comment ces systèmes s'appellent ou se repoussent ; pourquoi il y en a trois, ni plus, ni moins ; quel en est le lien et où sont les points de rupture?
Combien donc de systèmes ? Il faut dire sans hésiter: deux ou quatre." (Charles Andler, NVP (3), 1921)
"C'est croire à la valeur de sa personne que d'accorder à sa pensée la longue patience que nous avons exigée. [...] L'humble foi de l'historien est de penser qu'en le faisant mieux comprendre on prépare pour lui une action qui n'a pas encore commencé." (Charles Andler, NVP (6), 1931)


"L'œuvre de M. Andler [...] montre l’inconséquence des jugements sommaires portés sur Nietzsche au cours de ces dernières années par des admirateurs ou des détracteurs suppléant à un défaut d’information ou de probité historique par des mouvements de sensibilité. Elle rend pleinement justice à Nietzsche" (Compte rendu anonyme du NVP (1) in Revue de métaphysique et de morale, 1921).
"So viel ich weiss, besitzt das Nietzsche-Archiv unter den tausenden von Büchern über Nietzsche das Buch von Professor Andler nicht. Als es erschien legten wir keinen Wert darauf es zu besitzen, da Professor Andler sich auf sehr unwissenschaftliche Quelle stützte, z. B. auf die Mitteilungen eines gewissen C.A. Bernoulli." (Lettre d'Elisabeth Förster-Nietzsche à Marie Saleski du 16 septembre 1925, Goethe- und Schiller-Archiv).
"M. Andler a élevé un monument à la gloire de Nietzsche" (Jean Wahl in Nouvelle revue française, 1931)
"Le Nietzsche hitlérien est lancé par Reclam.
Ne croyez pas que cela passera si vite. Il faudra la dure leçon des faits. Mais nous nous souviendrons en France de notre conduite de toujours. [...] S'il faut aussi sauver la tradition de Nietzsche, nous le ferons." (Lettre de Charles Andler à Carl Albrecht Bernoulli du 15 avril 1931)
"[...] Encore tous les livres déjà publiés d'Andler ne représentent-ils que des travaux d'approche, annonciateurs d'un autre ouvrage. En trente ans d'enseignement, il a élaboré un cours, rédigé en partie, en partie resté à l'état de notes et de plans, qui occupe des milliers de pages. Et si j'ai bien marqué la continuité de son effort, l'unité de la tâche qu'il s'est assigné dès sa jeunesse, vous devinez ce que doit être ce livre : un tableau philosophique, une histoire des idées en Allemagne au XIXe siècle. Il voudrait l'achever ; il l'achèvera, s'il en a le loisir.
Le loisir ! C'est ce qui lui a le plus manqué dans une existence où il s'est dépensé sans compter pour ses élèves. Il est avant tout un professeur admirable de générosité et de bienfaisance. Comment en douterions-nous, nous qui avons vu, au premier bruit de sa candidature à cette chaire, tous les autres candidats, et les plus dignes de la briguer, s'effacer aussitôt devant lui : moins par déférence pour un aîné illustre, que par souci de reconnaître, chacun, une dette personnelle contractée à son égard, et qu'il leur était doux de payer. Les vrais patrons de sa candidature, ce sont eux". (Joseph Bédier, Présentation des titres et travaux de Charles Andler, candidat à la chaire de langue et littérature d'origine germanique)


Quelque fût la question [...], il lui fallait prendre parti ; après l'avoir examinée avec toute la rigueur scientifique dont il était capable, il entreprenait de la juger, de la soutenir ou de la combattre" (Ernest Tonnelat : "Charles Andler", in Bulletin de l'Association des des élèves et anciens élèves de la Faculté des lettres de Paris, octobre 1933)
"J'étais à peine entré que M. Andler, avant toute chose, et parce que connaissant ma vieille admiration pour Nietzsche, il savait me faire plaisir, me montre une édition de haut luxe de Zarathoustra, édition qui date de 1900 et fut établie et illustrée par l'architecte Henry Van De Velde.
Je lui demande s'il possède aussi l'édition originale.
Hélas ! non, me répond le célèbre historien. C'est à peine s'il y en a cinq ou six exemplaires de par le monde; Nietzsche qui l'avait fait imprimer à ses frais, en quatre fascicules, n'en tira qu'un très petit nombre. J'ai vu celui de Weimar; j'ai vu aussi, à Bâle, celui qui avait appartenu à Frantz [sic] Overbeck, l'ami le plus intime de Nietzsche.
De tous ceux qui furent ses amis à une époque ou à l'autre de sa vie, qui avez-vous connu ?
Personne, sauf sa sœur, Mme Foerster. Je n'ai jamais rencontré Petergast [sic] qui vivait encore quand je passai à Weimar mais qui était en voyage. Overbeck venait de mourir, j'ai rendu visite à sa veuve qui avait eu pour Nietzsche une amitié très vive, très profonde, sans aucun caractère passionné d'ailleurs, amitié qui se reflète dans des mémoires écrits par elle et insérés dans le livre de Bernoulli. Son témoignage et celui de Bernoulli montrent qu'il y a une tradition bâloise différente de celle de Weimar. Par Bernoulli j'ai compris que je devais consacrer une partie de mon livre à la biographie ; initialement, j'étais parti sur l'idée d'écrire un livre seulement sur la philosophie nietzschéenne. La tradition bâloise me révélait que l'histoire entière des amitiés et des inimitiés de Nietzsche était à revoir. J'ai donc, avec des documents pour une part inédits, établi un réseau de dates biographiques où je notais, jour par jour, ce qui s'était passé dans la vie de Nietzsche ; je prenais note en même temps des ouvrages qu il ébauchait, méditait ou écrivait dans ces mêmes périodes et j'étudiais les rapports existant entre sa vie et sa pensée, à mesure que sa pensée s'édifiait et que sa vie se déroulait.
Il m'est alors apparu que sa vie s'expliquait par sa pensée et non pas l'inverse comme on pourrait le croire. [...]"