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Laure Verbaere, mars 2026
"Ce qui reste en tout cas un fait évident et, à la réflexion, étonnant, c'est la longue résistance de la philosophie universitaire française" (Jacques Le Rider, Nietzsche en France, 1999, p. 56)
"Ce qui frappe, c’est l’absence totale de Nietzsche à l’université de 1890 à 1914 à cause de son image irrationaliste" (note: Jurt, Lire les sciences sociales, 2004).
Depuis près d'un siècle, on se moque, on s'offusque, on se désole ou on s'étonne de la "résistance" de la philosophie universitaire française.
Le narratif puise dans le mémoire F2 présenté par la germaniste Geneviève Bianquis à un concours lancé par la Nietzsche-Gesellschaft en 1927 à propos de l'influence de Nietzsche sur la pensée française.
Dans ce travail primé en 1928 et publié en 1929 (Nietzsche en France) comme dans les entretiens qu'elles accorde, la germaniste souligne le rayonnement de Nietzsche dans la pensée française, à l'exception de la philosophie universitaire. "Les philosophes ne le prirent pas au sérieux", déclare-t-elle en octobre 1928 à Henriette Brunot (Le Quotidien). A Simone Ratel, elle confie que de "Nietzsche à Bergson, il y a coïncidence, non influence". Et elle ajoute:
"[...] je crois que nos philosophes méconnaissent en partie la pensée de Nietzsche. Léon Brunschvicg le traite avec un dédain injustifié dans ses Progrès de la conscience." (Comoedia, octobre 1928)
Selon elle, "les manuels et les histoires de la philosophie expédient Nietzsche en deux phrases ou en deux pages, et ne le mettent pas à son rang de penseur". Dans le sillage de Charles Andler, elle constate encore en 1936:
"Est-il plus grand comme philosophe que comme poëte? Les avis sont partagés. Les Allemands le considèrent comme un grand philosophe, les philosophes français lui résistent. Lui-même pensait qu'il s'apparentait aux philosophes-poètes de l'antiquité. Son rêve était de faire revivre cette forme de la philosophie présocratique, alors que le philosophe moderne, au contraire, s'engage dans une voie diamétralement opposée, éclairée surtout aux lumières de la science.
Nietzsche m'apparait comme un poëte-philosophe, comme un penseur mystique, comme un « grand Initié ». Des visions
s'Imposent à lui comme des révélations directes de l'Inconnu. Après coup, il cherche à en donner des preuves rationnelles, mais son système garde à sa base ce procédé visionnaire devant lequel la philosophie moderne demeure sceptique.
[...]
La philosophie française, elle, n'a guère été influencée par Nietzsche, bien que le pragmatisme de Bergson et son « évolution créatrice » aient quelques affinités avec le pragmatisme nietzschéen et sa « volonté de puissance »." (Entretien avec Frédéric Lefèvre, 1936)
Quelques voix se sont élevées. En 1928 déjà, les membres du jury de la Nietzsche-Gesellschaft, parmi lesquels Lucien Lévy-Bruhl et Henri Lichtenberger, ont émis des réserves: "L'auteur aurait pu [...] se donner la peine de faire le dépouillement des manuels de philosophie pour voir à partir de quelle date ils commencent à faire mention de Nietzsche et de quelle manière ils le jugent". (GSA 72/3149). En 1930, Emile Bréhier ne donne pas complètement tort à Geneviève Bianquis mais il estime qu'elle "généralise un peu trop vite, lorsqu'elle parle de la manière cavalière dont les historiens de la philosophie « expédient » Nietzsche". (Emile Bréhier, 1930)
L'idée a longtemps infusé silencieusement avant de refaire surface dans le livre que Pierre Boudot consacre en 1970 à Nietzsche et les écrivains français de 1930 à 1960, avec une préface de Geneviève Bianquis (P. Boudot, 1970). Plus de vingt ans plus tard, elle s'est enfin solidement ancrée dans les années 1990, autour de la notion d'"absence presque totale" inventée par Louis Pinto dans Les neveux de Zarathoustra (1995) et reprise par Jacques Le Rider dans Nietzsche en France (1999). Avec ces deux ouvrages qui ont fait date dans l'historiographie de la réception de Nietzsche en France, on est entré en même temps dans l'ère de l'étonnement et de "l'évidence". Le narratif connaît quelques variantes mais c'est toujours le même. Franck Poupeau résume en 1995:
Il est ainsi possible de distinguer trois grandes périodes dans les interprétations de Nietzsche.
Première période : de la Belle Époque aux années vingt, face au rationalisme scientiste et néo-kantien de la « nouvelle Sorbonne » (Couturat, Brunschwicg, Poincaré, Durkheim...), Nietzsche est commenté par des auteurs avant-gardistes, des universitaires marginaux (Victor Basch, Henri Albert, Daniel Halévy, Charles Andler) ; contre les philosophes de profession, ces lecteurs « profanes » en font un penseur à tonalité anti-institutionnelle, un penseur inclassable de l'inclassable... La diversité des images qu'on donne de lui (anarchiste, réactionnaire, esthète, sceptique, tragique, visionnaire) converge dans l'opposition à l'intellectualisme professoral. (Franck Poupeau, 1995)
Résumons: pendant le premier nietzschéisme français, Nietzsche a eu du succès dans les milieux littéraires et artistiques; cette époque est dominée par les noms d'André Gide et Paul Valéry; Nietzsche est introduit par des profanes; il est cantonné hors de l'université; quand c'est à l'université, c'est chez les germanistes, pas les philosophes; il est seulement lu par des philosophes marginaux. La Sorbonne est réfractaire au nietzschéisme. L'enceinte d'une philosophie universitaire républicaine sous la domination du kantisme et des post-kantismes est un milieu par nature inhospitalier voire franchement hostile. Nietzsche a été boudé, dédaigné, rejeté, exclu, ignoré...
J'ai déjà entrepris ailleurs et à de multiples reprises de démontrer que ce schéma narratif repose sur un corpus d'ouvrages et d'articles sans aucune commune mesure avec la "littérature" qui a effectivement été consacrée à Nietzsche dans les milieux philosophiques, sans parler des cours sur Nietzsche dans la plupart des facultés de philosophie dans l'entre-deux guerres mais aussi avant 1914.
Après avoir jusqu'à présent essayé (en vain) de montrer la grande fragilité de ce roman national, ce qui me semble aujourd'hui intéressant, c'est de chercher sur quel(s) élément(s) reposent sa longévité et sa capacité à se propager.
En 1997 et 1999, Jacques Le Rider consacre trois pages à la question de la place de Nietzsche dans la philosophie universitaire avant 1914. Il s'appuie sur le livre que Louis Pinto a consacré à ce sujet en 1995. Or dans ce livre, il y a un passage que j'ai toujours trouvé très marquant et partant, très convaincant. Je le cite dans son contexte:
L'absence presque totale de Nietzsche dans la philosophie universitaire entre 1890 et 1914 résulte non pas d'une pure ignorance (les traductions sont connues), mais d'une revendication de professionnalisme peu propice à un produit difficile à importer et à utiliser. Avec son image "irrationaliste", il n'avait guère de chances d'être tenu par les philosophes de plein titre pour un philosophe légitime auquel il aurait été indispensable de se confronter. A leurs yeux, il apparaissait sous les traits douteux d'un philosophe "populaire" répondant aux attentes éthiques et esthétiques du grand public, voire à celles de bourgeois incultes et arrogants. Il suffit de voir avec quel empressement Léon Brunschvicg se sert de l'autorité du philosophe néokantien allemand Vaihinger, qu'il ne cite d'ailleurs pas intégralement, pour disqualifier Nietzsche en lui prêtant certaines "caractéristiques" telles que: "antimoraliste, antisocialiste, antidémocratique, antiféministe, anti-intellectualiste, antipessimiste, antireligieux".
Les termes sont d'autant plus révélateurs qu'ils sont repris par un jeune philosophe qui semble incarner la définition nouvelle de l'excellence philosophique. (Louis Pinto, 1995)
Nietzsche serait donc rapidement disqualifié comme le montrent les propos de Léon Brunschvicg (Les Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale, tome 2, 1927) qui s'appuie lui-même sur l'autorité du philosophe néokantien allemand Hans Vaihinger ("Nietzsche als Philosoph", 1900).
J'ai l'impression que ce passage est potentiellement un des principaux piliers sur lequel reposent les acquis de la recherche. Je le crois d'autant plus que Jacques Le Rider choisit de s'appuyer sur l'autorité de Louis Pinto dans son Nietzsche en France (novembre 1999):
Comme le souligne Louis Pinto, "l'absence presque totale de Nietzsche de la philosophie universitaire entre 1890 et 1914 résulte non pas d'une pure ignorance (les traductions sont connues), mais d'une revendication de professionnalisme peu propice à un produit difficile à importer et à utiliser. [...] Il suffit de voir avec quel empressement Léon Brunschvicg se sert de l'autorité du philosophe néokantien allemand Vaihinger [passage omis sans indication: qu'il ne cite d'ailleurs pas intégralement] pour disqualifier Nietzsche. [...] Un article de Charles Le Verrier, collaborateur occasionnel et marginal de la Revue de métaphysique et de morale, apparaît comme une exception dans le milieu des philosophes professionnels". (J. Le Rider, 1999, p. 72-73)
La formule ciselée emporte facilement l'adhésion du lecteur tout en prêtant à de nouveaux raccourcis. C'est ainsi que François Héran - pour ne citer que lui mais il est loin d'être le seul puisqu'il s'appuie sur la double autorité de Louis Pinto et de Jacques Le Rider - écrit par exemple en 1996:
"Traduits dès les années 1890, les ouvrages de Nietzsche font aussitôt l'objet de commentaires enthousiastes, mais Pinto nous apprend que l'on a mis longtemps à voir dans leur auteur un authentique philosophe. [...] Avant la Première Guerre mondiale, les universitaires se désintéressent de cette philosophie d'amateurs : Léon Brunschvicg la juge « antimoraliste, antisocialiste, antidémocratique, antiféministe, anti-intellectualiste, antireligieuse ». Ce sont les revues littéraires qui en font la promotion." (François Héran, 1996)
Et si une erreur, une approximation - au moins une imprudence - était devenue un modèle? Je propose de retourner aux textes de Léon Brunschvicg et d'Hans Vaihinger et de les soumettre à des questions pour tester/ébranler la solidité du narratif qu'ils ont engendré.
Hans VAIHINGER
Nietzsche als Philosoph
1900
Hans VAIHINGER
La philosophie de Nietzsche
1902
Léon BRUNSCHVICG
La critique nietzschéenne a-t-elle une contre partie positive?
1926
Léon BRUNSCHVICG
Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale
1927 (réédition 1953 d'après laquelle je cite)
L'enjeu de ces quelques pages est double. D'une part, il s'agit encore une fois de semer le doute sur l'approche méthodologique utilisée pour cerner la place de Nietzsche dans la philosophie universitaire française avant 1914; d'autre part, il s'agit encore de contester indirectement l'absence presque totale de Nietzsche dans la philosophie universitaire et d'appeler à bousculer le modèle. Il s'agit somme toute d'un nouvel appel à réinvestir un champ qu'on n'a pas tort de croire clôturé mais qui a été si mal labouré qu'il serait bon d'y revenir.
La citation de Léon Brunschvicg témoigne-t-elle d'une logique de refus catégorique d'importation? Peut-on considérer qu'en s'appuyant sur une communication d'Hans Vaihinger (vieille de presque trente ans), Léon Brunschvicg s'inscrit d'emblée dans le prolongement de cette lointaine époque où Nietzsche était majoritairement "disqualifié"?
"Je vais exposer la philosophie de Nietzsche. Mais voici qu'aussitôt et tout d'abord se présentent trois objections qui semblent nous défendre de nous attaquer sérieusement à ce sujet. Ces trois objections sont peut-être un peu pédantes; mais je dois m'en débarrasser, avant de poursuivre mon dessein." (Hans Vaihinger, 1902)
Dans ce cas, pourquoi citer Hans Vaihinger dont l'originalité est de s'en prendre aux philosophes qui se croient autorisés à dédaigner Nietzsche? Dans les premières pages de son livre en allemand (omises dans la traduction française de 1902), le philosophe allemand analyse le succès de Nietzsche et s'en prend à ses pairs ("on" mais surtout "nous") qui, par mépris, par incompétence ou par paresse, ne prennent pas Nietzsche au sérieux.
On dit souvent : Nietzsche n'est qu'un écrivain à la mode. Avant-hier, c'était Schopenhauer; hier E. de Hartmann, aujourd'hui c'est Nietzsche; demain ou après-demain ce sera quelque autre. Cela vaut-il bien la peine de s'occuper de ces apparitions éphémères que la mode, dans un de ses caprices d'un jour, met pour une instant au pinacle de l'intérêt, puis dans son désir de nouveauté, rejette comme un jouet? Supposons un instant qu'il en soit ainsi : la question ne perdrait guère en intérêt et en valeur de savoir pourquoi donc Nietzsche est à la mode. Il se publie chaque année un millier d'écrits philosophiques. Pourquoi, parmi ce millier d'écrits sont-ce précisément les œuvres de Nietzsche qui sont devenues « à la mode »? Ce qui est « à la mode » doit avoir des caractères particuliers, tout à fait distinctifs, sans quoi ce ne serait pas « à la mode ». Mais l'expression « mode », en général, est dangereuse. Quand on traite avec mépris une nouveauté de « mode » et qu'on la considère après cela comme rejetée de côté, on produit bien ainsi, à ceux qui n'y entendent rien, l'impression de la profondeur et de la solidité. Mais souvent il n'y a là-dessous qu'insuffisance de compréhension ou fâcheux laisser-aller. Lorsque la philosophie cartésienne voulut pénétrer dans les Universités allemandes qui étaient alors, comme dans les autres pays, tout à fait scolastiques, les représentants de l'Aristotélisme rabrouèrent la nouvelle philosophie, par laquelle toute la science fut réformée, l'appelant aussi une simple « mode » et aggravèrent encore le reproche en disant « une mode française ». Avec cette même injure « mode », on se figurait ainsi en être quitte avec Schopenhauer et cependant il vit encore aujourd'hui, et vivra toujours.
Une deuxième objection se pose : « Nietzsche n'est pas un philosophe puisqu'il n'a point bâti de système cohérent et complet de philosophie. Ses idées, encore qu'elles témoignent de la richesse de son esprit, étant dépourvues de liens systématiques et pleines de contradictions, ne valent donc pas la peine qu'on s'y consacre. » Supposons que cela soit; cette objection resterait fort pédante. Que les pensées de Nietzsche forment un système au sens propre de ce mot ou non, voilà qui n'importe en rien à la question de savoir si elles ont de la valeur et de l'importance. Rousseau non plus n'a point bâti de « système » philosophique, et pourtant ses idées ont eu sur la philosophie européenne une influence puissante. Et Montaigne et Pascal, La Rochefoucauld et Vauvenargues n'appartiennent-ils pas aussi à l'histoire de la philosophie quoiqu'ils n'aient point édifié un système au sens précis du mot? Est-il permis de passer outre à Hamann et à Lichtenberg, parce qu'ils ne furent point des systématiques?
La troisième objection, et celle qui paraît la plus grave, consiste tout simplement à dire : « Nietzsche est un esprit malade. Cela est dénué de sens de s'occuper des productions d'un fou. » Cette objection aussi est superficielle. Sans doute, Nietzsche finit par succomber à une maladie du cerveau, mais cette maladie n'éclata qu'en l'an 1889, après la publication de son œuvre. La musique de Schumann et la poésie de Hœlderlin restent classiques, bien que leur intelligence à tous deux fût, sur leur fin, entrée dans la nuit. Mais l'objection peut prendre une autre forme. « La maladie du cerveau, bien qu'elle n'ait éclaté qu'en 1889, existait cependant déjà auparavant d'une façon latente et les traces de cet état anormal de l'intelligence se trouvent déjà, quoique indiscernables, dans les œuvres antérieures à l'année 1889. » Admettons; l'objection n'en reste pas moins superficielle. Il arrive, et cela n'a rien de rare, que des traits 'pathologiques morbides se révèlent dans la vie et dans les écrits d'hommes illustres, exemple Rousseau. Il est fréquent que le normal et l'anormal se mêlent chez les grands esprits, et nul cependant ne révoque en doute la grandeur de ces natures géniales. Mais il est toujours délicat de taxer de maladie les hommes qui s'écartent de la moyenne, et leurs pensées. Usons prudemment de telles accusations ; car il peut bien nous arriver qu'on nous adresse à notre tour le même reproche. Nietzsche lui-même accuse bien notre époque de décadence, de maladie de la volonté, et veut nous montrer le chemin de la guérison. C'est si facile de déclarer malades ceux qui n'ont pas nos opinions, et si difficile de fixer exactement ce qui doit passer pour « morbide » et ce qui doit passer pour « sain ».
Ainsi ces trois objections ne nous égarent pas sur notre tâche : nous croyons devoir prendre au sérieux Nietzsche et le mouvement nietzschéen. Ce n'est donc pas seulement un travail profitable, mais très important, de nous rendre compte des principes philosophiques qui révèlent la conception que se fait Nietzsche du monde et de la vie.
On peut admettre que Léon Brunschvicg s'appuie sur l'autorité d'Hans Vaihinger, cet inlassable commentateur de Kant, responsable des Kant-Studien et créateur de la Kant-Gesellschaft, qui gagne encore en notoriété avec la publication de sa Philosophie des Als Ob, maintes fois rééditées. Cependant, il faut noter que Brunschvicg cite une communication/étude qui est exactement tout le contraire d'une œuvre de disqualification dédaigneuse: c'est au contraire un vigoureux plaidoyer pour prendre le succès de Nietzsche au sérieux et une charge plutôt lourde contre l'attitude hautaine déplacée des philosophes "professionnels" en 1900. Il défend la "dignité philosophique de Nietzsche" (Carlo Gentili, 2015)
Le cas de Léon Brunschvicg est-il bien choisi pour témoigner d'un empressement à disqualifier Nietzsche sous prétexte que ce n'est pas un "philosophe"? Y a-t-il refus d'importation parce qu'on nie qu'il existe une "philosophie" de Nietzsche?
"[...] la profession de celui qui parle est indifférente si ce qu'il dit est juste." (Léon Brunschvicg, "L'orientation du rationalisme", 1920, p. 338)
Dans ce cas, pourquoi Brunschvicg cite-t-il, non seulement un plaidoyer assumé pour prendre Nietzsche au sérieux, mais aussi une des premières interprétations de Nietzsche? Vaihinger est un des premiers philosophes à proposer une lecture de l'ensemble de l'œuvre de Nietzsche. C'est donc un jalon important qui est posé par le philosophe néokantien. Certains même trouveront qu'il a un peu trop unifié. (Henri Lichtenberger, 1900) Mais Vaihinger lui-même s'en flatte dans sa préface de 1902:
"Je répète ici expressément ce que j’ai souligné dans mon texte même : mon intention première est de restituer objectivement les pensées de Nietzsche. J’ai réuni les morceaux apparemment dispersés sans ordre, les disjecta membra, [7] en un système rigoureusement conséquent [...]."
A une époque où on insiste plus volontiers sur les incohérences et les contradictions internes, Vaihinger résume Nietzsche en sept caractéristiques. Il distingue trois périodes. Il se vante d'avoir su écarter la difficulté du style. Il trouve à Nietzsche des devanciers. Il fait la démonstration que, malgré les difficultés, l'œuvre de Nietzsche présente une unité saisissable: il existe un "Grundprinzip".
Dès l'introduction, Hans Vaihinger parle de "Weltanschauung" puis de "Lehre", enfin, il pose: "Ich will also Nietzsches Philosophie objektiv darstellen" (1902, p. 12). La traduction française de 1902 qui a omis les premières pages commence par cette déclaration: "Je vais exposer la philosophie de Nietzsche" (1902, p. 473). Et il résume finalement: "La doctrine de Nietzsche est celle de Schopenhauer convertie en une théorie affirmative et cette transmutation de Schopenhauer s'est faite sous l'influence du darwinisme". (1902, p. 488)
En citant Vaihinger, Léon Brunschvicg cite donc un livre qui fait de Nietzsche un philosophe, comme le suggère clairement le titre allemand - Nietzsche als Philosoph - ce qui a disparu dans la traduction française de 1902 - La philosophie de Nietzsche - quand bien même, ce titre français "qualifie" d'une certaine manière Nietzsche. Comme le remarque Christophe Bouriau en 2024, il faudrait traduire "Nietzsche philosophe" ou "Nietzsche comme philosophe".
Il est vrai que lexicalement, Léon Brunschvicg parle volontiers du "génial poète" et même du "plus grand poète de son siècle". En 1947, il évoque un "philologue doublé d'un poète de génie" qui a eu "la singulière fortune de séduire [...] quelques imaginations du XIXe siècle". (L'esprit européen, p. 61) Il évite en 1927/1953 de parler de "philosophie de Nietzsche". Il évoque des "thèmes nietzschéens", la "pensée nietzschéenne" et le "nietzschéisme".
Cependant, lexicalement toujours, dans les articles publiés en 1921 et 1922 dans la Revue des cours et conférences, comme dans l'ouvrage qui les compile en 1949, le problème n'a pas l'air de se poser. Léon Brunschvicg qualifie Nietzsche de "philosophe", il parle de "la pensée nietzschéenne" et même de "la philosophie nietzschéenne". Dans la septième leçon intitulée "Les valeurs morales de la vie", il explique son projet. C'est au problème du dynamisme vital
"que prétendent tour à tour répondre les philosophes dont nous avons parlé la dernière fois: Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche. Nous allons examiner leurs solutions, en nous efforçant de ne les juger que d'après le système de mesure agréé par ces philosophes, en essayant, par conséquent de mettre en lumière les conséquences internes de leur doctrine par rapport au primat de la vie définie biologiquement". (1922, p. 330-331).
Et il déclare clairement:
"Nietzsche, par delà les formes extérieures de la logique, satisfait à l'exigence de cohérence interne dont il fait la loi et la marque du penseur véritable, lorsqu'il fait rebondir le dynamisme vital jusqu'à l'affirmation de la vie comme valeur essentielle, essentiellement positive". (1922, p. 333)
Finalement, Léon Brunschvicg ne tranche pas la question de savoir si Nietzsche est ou non un philosophe car c'est une question qu'il estime apparemment dépassée:
Ne faudra-t-il pas que le non suprême de Schopenhauer devienne un oui ? L’intuition, si elle est absolue, doit entrer en possession de sa valeur positive. C’est à une semblable question que Schelling répondait, dans la dernière partie de sa carrière, en réfléchissant sur le système de Hegel. [...] Mais c’est ici que Nietzsche apparaît ; et il n’est pas besoin de se demander si son œuvre est vraiment d’un philosophe, si elle comporte une ou plusieurs doctrines successives, pour apercevoir la portée historique de son apparition. Ne suffit-il pas que Nietzsche se soit consacré à résoudre le problème de l’intuition, tel qu’il l’a reçu de Schopenhauer : apprendre à dire, non plus non, mais oui, et un oui qui ne soit pas le oui des autres, qui soit notre propre oui 74 ? (Les progrès..., p. 58-59. Note 74: Cf. Le gai savoir, 377. « Ce oui caché en vous est plus fort peut-être que tous les non et les peut-être, dont vous êtes malades, vous et votre époque. »)
Accorder le statut "philosophique" à l'œuvre de Nietzsche n'est pas un problème. On pouvait s'en douter s'agissant d'un éditeur prolifique des œuvres de Pascal et d'un grand défenseur de leur statut "philosophique" très controversé. (Maria Vita Romeo, 2021; Félix Barancy, 2022)
Je serais tentée de dire que Louis Pinto a raison d'évoquer des philosophes français qui refusent de reconnaître en Nietzsche un philosophe "véritable" mais il faudrait beaucoup affiner la chronologie de cette réaction: elle pourrait être valable de 1891 à 1900/1902 (environ) comme en témoigne du reste la conférence de Hans Vaihinger sur Nietzsche en 1900. Au-delà, c'est une attitude beaucoup plus discutable, beaucoup moins répandue, nuancée pour ne pas dire essentiellement superficielle. Ce n'est plus un marqueur qui témoigne de son inclusion/exclusion de la philosophie universitaire, au moins sur le plan spéculatif. Dans les années 20, Brunschvicg adhère sans ambiguïté à ce que demandait Hans Vaihinger en 1900 (aussi dans le livre et toutes les rééditions): quelle que soit son opposition à la pensée de Nietzsche, il prend acte de la "portée historique de son apparition". Il adhère à ce que demandent en France Alfred Fouillée dans Nietzsche et l'immoralisme (1902) ou encore Eugène de Roberty, également en 1902, dans Frédéric Nietzsche: les philosophes doivent s'intéresser à Nietzsche. La canonisation n'a pas lieu, ce qui n'empêche pas l'intégration du "nietzschéisme" dans la philosophie universitaire.
Au début des années 20, Brunschvicg semble avoir rejoint un avis partagé depuis longtemps: peu importe Nietzsche mais le "nietzschéisme" (nébuleuse au sein de laquelle les idées de Nietzsche se mêlent à l'ensemble des idées et des enjeux modernes, en se heurtant, se rejoignant ou le plus souvent en s'enchevêtrant) mérite l'attention. Peu importe de nommer la philosophie de Nietzsche et de se demander si même c'en est une. Par contre, c'est le devoir du philosophe, psychologue, sociologue... quelle que soit son école de pensée, de prendre acte des renversements de valeurs à travers le nietzschéisme. Peu importe même finalement, c'est ce que pense Brunschvicg, que Nietzsche ne soit qu'un romantique et même qu'un mystique.
Via Hans Vaihinger, il y aurait un "empressement" de Léon Brunschvicg à expédier Nietzsche d'un geste, sans même s'embarrasser à le connaître. On retrouve là l'idée de Geneviève Bianquis: les philosophes "dédaignent" Nietzsche, idée qui correspond bien la réalité que décrit Hans Vaihinger en 1900. Mais est-ce bien l'attitude de Léon Brunschvicg, après 1900? Et à travers lui, est-ce la posture de l'ensemble des philosophes français jusqu'à une date avancée?
Comme l'a fait Jacques Le Rider (Nietzsche. Cent ans..., 1999), il faut noter la place "considérable" de Nietzsche dans livre de Brunschvicg. Il remarque qu'il faudrait "nuancer l'idée la plus répandue selon laquelle Brunschvicg aurait tout bonnement rejeté Nietzsche en bloc et sans examen de détail". (p. 99) Il souligne que "tous les grands textes de Nietzsche s'y trouvent cités" et que Brunschvicg ne "prend pas Nietzsche à la légère". (idem). Les citations de Nietzsche attestent que Brunschvicg a lu Nietzsche attentivement de la Naissance de la Tragédie à Ecce homo. Les longues pages qu'il lui consacre et les traces écrites d'un enseignement à la Sorbonne, ne justifient pas qu'on parle d'un rejet dédaigneux. Comme le remarque Jean Nabert dans la Revue de métaphysique et de morale, Brunschvicg "fait tomber sur la philosophie occidentale une lumière qui dispose certaines doctrines en pleine clarté, qui maintient les autres dans la pénombre ou dans l'ombre". (J. Nabert, 1928, p. 224) Et il évoque "la sévérité de certains jugements, la rapidité de certains raccourcis, ou la cruauté du silence". Nietzsche n'échappe pas à la réprobation mais il échappe au silence. Brunschvicg le traite en "juge", comme le dit Jean Nabert, "muni d'une double table de valeurs positives et de valeurs négatives, comme il convient, disait-il, quand il s'agit de la navigation d'un bateau à voile". (J. Nabert, "La correspondance des valeurs chez Brunschvicg", 1945)
Citer Léon Brunschvicg est de bon aloi mais que retient-il finalement de Vaihinger, si on s'en tient strictement à ce qu'il cite et à ce qu'il dit? Sur cette base et sans trop extrapoler, que peut-on déduire?
"[...] par le prestige dont ont joui ses philosophes, de Kant à Nietzsche, l’Allemagne leur a conféré une fonction autre que spéculative. Elle leur a demandé d’être les éducateurs de sa vie politique, les maîtres de ses destinées nationales. [...] la métaphysique allemande des deux derniers siècles porte inévitablement le fardeau des interprétations qui en ont été données, des conclusions qui en ont été tirées, pour des causes qui ne sont plus celles de la recherche désintéressée." (L. Brunschvicg, Les progrès..., 1927, 1953, p. 402)
En citant une "communication d'une admirable acuité", Léon Brunschvicg semble adhérer aux caractéristiques de la philosophie de Nietzsche énumérées par Hans Vaihinger ("antimoraliste, ..."). Ce sont bien sept tendances de nature à exclure d'emblée Nietzsche de la sphère de la philosophie universitaire de la troisième République.
Brunschvicg aurait pu en citer davantage en se référant à l'appendice de l'édition de 1916, Hans Vaihinger ajoute encore: antimétaphysicien, antiplatonicien, antikantien, relativiste, anti-absolutiste, anti-idéaliste ou néo-idéaliste, antispiritualiste, anti-téléologique, anti-égoïste, anti-utilitariste, antinationaliste. Et il décline encore des sous-tendances: "l’antilogique, l’antilibérale, l’antihumanitaire, l’anti-étatique, l’antiromantique". Il précise qu'il se réfère alors à "Meine fünf "Nein"" dans le livre quatre "Zucht und Züchtung" de Der Wille zur Macht. [Edition Kögel. Ce passage se trouve désormais dans les fragments posthumes d'octobre 1887: Nietzsche Source — Digitale Kritische Gesamtausgabe Werke und Briefe (eKGWB)]
Ce n'est pas pour rien si Brunschvicg essaie de répondre à la question: "La critique nietzschéenne a-t-elle une contre-partie positive?" Cependant, face à aux caractéristiques "anti-" aptes à disqualifier un Nietzsche anarchiste, révolutionnaire, subversif..., Brunschvicg modère beaucoup:
L’affectation d’immoralisme est-elle autre chose qu’une marque de naïveté, à la manière de Stendhal ou de Baudelaire ? Nietzsche n’a-t-il pas pris soin de se confesser dans la Volonté de puissance ? « Nous élèverions des doutes au sujet d’un homme si nous entendions dire qu’il a besoin de raisons pour demeurer honnête : ce qui est certain, c’est que nous éviterions de le fréquenter 117. » D’où l’on peut inférer que l’attitude pratique de Nietzsche est bien une attitude conservatrice à l’égard des valeurs établies, en dépit du paradoxe idéologique de leur transmutation.
Il faut surtout noter que l'extrait de de Brunschvicg cité par Louis Pinto ne provient pas du développement sur Nietzsche (situé p. 198-200) mais de l'utilisation des thèmes nietzschéens dans l'Allemagne à partir de 1890 (située p. 206-207).
TABLE DES MATIÈRES du Tome Second
LIVRE V L’ÉVOLUTION DE LA MÉTAPHYSIQUE ALLEMANDE (Suite)
Chapitre XIII La réaction romantique
Section I. LA SYNTHÈSE DE DEVENIR
176-182. — A) Schelling et Fichte
183-191. — B) Hegel
Section II. L’INCONSCIENCE DU VOULOIR
192-197. — A) Schopenhauer
198-200. — B) Nietzsche
201. — Section III. L’UTILISATION DES THÈMES ROMANTIQUES
202-205. — A) Les thèmes hégéliens
206-207. — B) Les thèmes nietzschéens
Cela explique que Léon Brunschvicg cite la vieille communication de Hans Vaihinger de 1900 - et peu après une étude de Romain Rolland de 1899. L'extrait de Brunschvicg concerne "l'Allemagne nietzschéenne" et la guerre, comme le montre la phrase qui le précède immédiatement.
Tout de qui a pu être dit de vrai sur la dernière guerre l’a sûrement été avant la guerre. En 1900, dans la communication d’une admirable acuité, qu’il envoyait au Congrès international de Paris, Vaihinger énumérait les caractéristiques du nietzschéisme : antimoraliste, antisocialiste, antidémocratique, anti féministe, antiintellectualiste, antipessimiste, antireligieux 125. Il expliquait ainsi que Nietzsche, « déjà devenu le favori du monde des jeunes artistes, particulièrement de ceux qui se rattachent à Boecklin » (ibid., p. 501), était, à cause de ses goûts aristocratiques, lu « très exactement » par « les barons mecklembourgeois dont l’habituelle nourriture intellectuelle consiste seulement en la Kreuzzeitung et l’Adelsblatt ». (Ibid., p. 505.) Que le peuple consente à se laisser persuader « qu’il n’y a ni esprit, ni raison, ni pensée, ni conscience, ni âme, ni volonté, ni vérité » 126, et le baron de droit divin comprend qu’il est en effet de droit divin ; il lui suffit, si on l’interroge, de répondre avec Zarathoustra : « Je ne suis pas de ceux à qui l’on puisse demander leur pourquoi. »"
La citation des sept caractéristiques n'illustre donc pas ce qu'elle est censée illustrer: le dédain d'un philosophe "professionnel" pour un philosophe "populaire" (L. Pinto), "répondant aux attentes éthiques et esthétiques du grand public, voire à celles de bourgeois incultes et arrogants." (L. Pinto) La citation ne concerne pas la France. En citant une communication de 1900, Brunschvicg illustre, à la limite, ce que le succès que Nietzsche doit à ses "goûts aristocratiques" chez les artistes et des bourgeois allemands avant 1900.
Il faut reconnaître que Léon Brunschvicg cite Hans Vaihinger de manière très cavalière. Premièrement, il éclipse que Hans Vaihinger écrit: "on prétend que même les barons meckembourgeois..." ("man behauptet, dass...). Deuxièmement, il place de façon ambiguë le "très exactement" (sehr gerne) dans sa phrase. Enfin, les sept "caractéristiques" viennent d'un récapitulatif que fait Hans Vaihinger à la page 29 (édition allemande 1916) tandis le reste de la citation provient de l'explication "aus dem Grundprinzip" de Nietzsche de la caractéristique antipessimiste (p. 44) puis de de la caractéristique antidémocratique (p. 48). (note: d'après le Inhalt allemand car il n'y a pas de sommaire dans la traduction française de 1902)
En tout état de cause, il est bien délicat de tirer des conclusions de la manière dont Léon Brunschvicg cite Vaihinger. Il n'est pas exclu de faire une synthèse des pages que le philosophe français consacre à Nietzsche mais le court passage retenu par l'historiographie est un étrange - voire tendancieux donc difficilement exploitable - montage du propos de Vaihinger.
Prendre Nietzsche au sérieux et dédaigner sa pensée sont-ils vraiment incompatibles? L'irrationalisme d'une pensée est-il un argument contre cette pensée? Que peut-on retenir de l'attitude de Léon Brunschvicg face à Nietzsche?
"[...] un philosophe doit répondre de sa postérité illégitime aussi bien que de sa postérité légitime". (Léon Brunschvicg, 1927, 1953, p. 364)
Une dernière question avant de conclure. N'y a-t-il pas des confusions à éviter, notamment entre "prendre au sérieux" et "approuver" la pensée de Nietzsche? Comme le rappelle Pierre Boudot, quand les philosophes comme Jean Wahl ou Gabriel Marcel prennent le relais des écrivains, ils "soulignent après Bataille et Malraux ce que Nietzsche comporte de négatif. En le prenant au sérieux, ils montrent les impasses de sa pensée" (P. Boudot, 1970).
Il faudrait aussi sans doute distinguer sans opposer désapprouver et admirer Nietzsche. En 1904, Dominique Parodi souligne la "grandeur" et la "noblesse" de la pensée de Nietzsche "malgré tout ce qu'on peut dire contre elle".
En toute prudence, si on replace la citation de Vaihinger dans son contexte à savoir la réflexion de Léon Brunschvicg sur l'utilisation des thèmes romantiques en Allemagne, elle témoigne seulement d'un des éléments qui a formé un obstacle sérieux à l'importation de Nietzsche pour de nombreux philosophes français de la première moitié du XXe siècle - qui forme du reste une objection durable contre Nietzsche: l'irrationalisme de sa pensée:
"Le nietzschéisme a été soumis à la même épreuve que l’hégélianisme. Et sans doute ici et là les thèmes philosophiques ont servi surtout de prétextes pour couvrir le retour offensif de la barbarie. Mais le fait qu’ils ont été utilisés, la manière dont ils ont été utilisés, ont cependant une signification que nous ne pouvons pas ne pas retenir. Le criterium d’une philosophie qui peut, sans réserve et sans équivoque, être appelée rationnelle, n’est-il pas qu’elle demeure incorruptiblement fidèle à soi même? Par contre, les systèmes qui commencent par accepter la contradiction, en se réservant d’ajouter qu’ils seront capables de la surmonter ou de la « vivre », ceux-là logent leur ennemi avec eux. Leur châtiment sera que leur antithèse leur ressemble encore; et c’est bien ce qui est arrivé à Nietzsche". (L. Brunschvicg, 1927, 1953)
Ainsi, l'entrée de Nietzsche dans "le champ philosophique" se serait heurtée à un rejet catégorique voire même à une détestation mais aussi à une méfiance à cause des inconséquences de sa pensée. Les philosophes ont très tôt entrevu le danger que la pensée de Nietzsche représente et regretté ses premiers effets: la vague de succès de 1890 à 1898 (alors que les œuvres ne sont même pas publiées) et la première guerre mondiale constituent à cet égard, pour des raisons différentes mais analogues, des moments d'extrême tension, avec de nombreux prolongements dans les années 20 . Pour certains, l'irrationalité de la philosophie de Nietzsche est un argument suffisant contre elle. Ils estiment la valeur de Nietzsche en fonction de ce postulat: un philosophe est responsable de "sa postérité illégitime comme de sa postérité légitime". Pour Brunschvicg:
"Qu'il s'agisse donc du mouvement protéiforme de la réaction romantique, ou de l'immoralisme qui se fait jour dans la philosophie de l’histoire, ou des généralités dont se satisfont les synthèses du devenir qui substituent à l'analyse du réel la recherche de l'essentiel, ou du matérialisme économique qui fait taire l'exigence de la conscience pour s'abandonner à la sérénité de l’optimisme suggéré par les formules hégéliennes de l'évolution, ou de la diversité des intuitions du caractère intelligible, du type spécifique, ou de l'unité panthéistique, qui sont destinées à soutenir, chez Schopenhauer, la thèse de l’inconscience du vouloir et à l'orienter vers le Nirvana, intuition des intuitions, ou de l'intuition nietzschéenne de la vie qui, pour avoir uni le sort des valeurs aux variations de la vitalité, se coupe tous les moyens de faire une exception en faveur du surhomme; qu'il s'agisse, en un mot, des systèmes eux-mêmes ou de leur utilisation qui en dégrade les valeurs, ce sont autant d’antithèses que doit surmonter l’humanisme rationnel pour retrouver les conditions du progrès de la conscience". (J. Nabert, 1945, p. 249-250)
Louis Pinto a donc raison de souligner l'obstacle que représente "l'image irrationaliste" (1996, p. 39) de Nietzsche - mais il aurait fallu citer un autre passage de Léon Brunschvicg. On peut regretter que l'expression "image irrationaliste" ait disparu derrière des crochets dans le livre de Jacques Le Rider (1999, p. 72).
Cela prive l'histoire de la réception de Nietzsche dans la philosophie universitaire française d'une grille de lecture, de fait peu explorée, qui remplacerait avantageusement l'imagerie de philosophes méprisants et/ou boudeurs, peu ouverts sur le monde, voire psychorigides. A cette version psychologisante, on pourrait en effet opposer la vision de philosophes ni vaincus ni triomphants mais militants, qui défendent un humanisme rationnel ébranlé par la pensée de Nietzsche. Cet angle me semble présenter deux avantages. Premièrement, cela permet de mettre au premier plan de la réception de Nietzsche la "vigilance" des philosophes "afin que ne soit pas rompue, pour le plus grand dommage des unes et des autres, la correspondance des valeurs spéculatives et des valeurs pratiques" (J. Nabert, 1945, p. 55).
Deuxièmement, cela abolit la césure théorique introduite entre les deux premiers moments du nietzschéismes qui peuvent s'éclairer mutuellement: une trajectoire longue comme celle de Léon Brunschvicg (mais on pourrait citer aussi Charles Andler) apporte de la cohérence aux postures de méfiance, au temps de l'examen et à la sentence finale.
C'est après mûr examen que Brunschvicg condamne Nietzsche. Il constate que Nietzsche comme Rousseau ont une "égale inaptitude à préparer l'avenir de l'humanité comme à se contenter de la réalité présente. Selon l'angle historique qu'il a choisi, Brunschvicg considère "[...] en fin de compte, celui qui n’a pas été seulement l’un des plus grands poètes de son siècle, qui a voulu être aussi son dernier philosophe, n’a laissé qu’un double héritage de mythologie [...]". (Brunschvicg, Les progrès...)
Brunschvicg prend suffisamment Nietzsche "au sérieux" pour être un lecteur qui ne prend pas tout "au sérieux":
On n’oserait jurer que tout doive être pris également au sérieux dans ses œuvres. Il a des traits féroces contre les femmes. Mais on doit se souvenir qu’il écrit à l’époque où les « mots de la fin », fabriqués sur les boulevards, font fureur en Europe. Et si l’on va au fond des choses, on y découvre une rancune, trop justifiée, contre l’hôtesse qui pendant l’année de Leipzig, où il s’enthousiasmait pour Schopenhauer, a compromis à jamais sa santé : « C’est à cause des mauvaises cuisinières, écrit-il dans Par delà le bien et le mal, que le développement de l’homme a été retardé et entravé le plus longtemps : et il n’en est guère mieux aujourd’hui. » (§ 234, tr. fr., p. 242.) Sans doute plus d’une boutade agressive, qui est d’un relief trop accusé, n’a pas davantage de densité philosophique. (Les progrès...)
C'est très sérieusement que Brunschvicg combat la pensée de Nietzsche, à la fois telle qu'il la comprend et telle qu'elle a été comprise et utilisée par d'autres, l'une étant rigoureusement inséparable de l'autre. En 1933, à propos d'une communication d'Hermann Keyserling, il déclare très clairement:
Je crois qu'il n'y a pas simplement antithèse entre le romantisme et le classicisme, que la différence est beaucoup plus profonde. Les romantiques et les classiques ne se font pas la même idée de l'alternative fondamentale en présence de laquelle nous nous trouvons. Pour les romantiques, pour ce Nietzsche que vous avez si rapidement exécuté ce matin (et je m'associe à votre geste de bourreau), l'opposition fondamentale est entre la mécanique et le vivant, le biologique, l'organique. Ce qui est supérieur, sinon spirituel, ce sera précisément ce qui a sa racine dans les bas-fonds. Et vous admettez même dans vos Méditations Sud-Américaines qu'il y a une « norme des bas-fonds » ; elle surgit des profondeurs de la vie, elle fait explosion et doit assurer sa domination sur ce qui est purement froid, intellectuel et mécanique. (L. Brunschvicg, L'avenir de l'esprit européen, 1934)
Pour comprendre la place de Nietzsche dans la philosophie universitaire française, c'est sûrement une bonne idée de se tourner vers Léon Brunschvicg, grande figure de la philosophie de la IIIe République, à condition de ne pas lui faire dire ce qu'il ne dit pas.
"C'est qu'il y avait chez lui [Brunschvicg], tout ensemble, un sentiment aigu de la précarité des victoires de l'esprit, et une confiance sans réserve dans l'avenir d'une spiritualité qui mettrait le problème de la vérité à la place du problème de la puissance". (J. Nabert, 1945)
Hans Vaihinger ne disqualifie pas Nietzsche. Au contraire, il plaide pour que ses collègues le prenne au sérieux. Il affirme qu'il existe une philosophie de Nietzsche. Il en désapprouve et il en critique certains aspects tout en reconnaissant les nombreuses affinités avec Kant. Vaihinger reconnaît la proximité avec sa propre pensée dans le livre qui l'a rendu célèbre: La philosophie des Als Ob. Ses contemporains ne manquent pas de le mettre en relief.
Léon Brunschvicg ne peut donc pas d'appuyer sur l'autorité d'Hans Vaihinger pour disqualifier Nietzsche, même en remarquant qu'il ne le cite pas intégralement. Les sept caractéristiques citées (anti.....) ne justifient pas à elles seules, sur le plan spéculatif, l'exclusion de Nietzsche d'une philosophie universitaire française en pleine mutation avant 1914.
Brunschvicg ne dédaigne pas Nietzsche simplement sous prétexte que ce n'est pas un philosophe. Il n'écarte pas du tout Nietzsche avec "empressement". Il a intégré la pensée de Nietzsche dans son enseignement à la Sorbonne; il a lu et il cite la plupart des œuvres de Nietzsche (voir ses notes de lecture conservées à l'IMEC); il est en relation étroite avec Charles Andler (lettres conservées à l'IMEC et Charles, Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée, 6 volumes, 1920-1931); il est attentif à Nietzsche et sensible à l'utilisation des thèmes nietzschéens. Il évoque Nietzsche dans plusieurs ouvrages et il donne à Nietzsche une place non négligeable dans Les Progrès de la conscience... Il condamne la pensée de Nietzsche et il la combat.
Le narratif qui circule depuis près un siècle privilégie des universitaires distants voire indifférents, des philosophes dédaigneux, incapables d'entrevoir la pensée de Nietzsche derrière ses formes aphoristique, poétique, inachevée. Ce scénario permet d'expliquer de manière assez logique l'"absence presque totale" de Nietzsche de la philosophie universitaire.
Ce qu'on peut retirer provisoirement de l'examen du passage si convaincant de Louis Pinto quand il cite Brunschvicg, qui cite Vaihinger, c'est que ce narratif est une construction théorique séduisante mais contredite par les textes eux-mêmes. Léon Brunschvicg "accueille" Nietzsche et il lui "résiste". Il serait temps de prendre acte de cette complexité de la réception de Nietzsche, non seulement parce qu'il y a bien "réception", c'est-à-dire communication, mais parce que derrière la fortune ou l'infortune des idées de Nietzsche qu'il semble possible de mesurer ici et/ou là, il existe moins des espaces clos et des ruptures qu'un vaste réseau d'acteurs/actrices avec une multitude de fils qui les relient, inextricablement entremêlés sur le plan théorique et pratique, c'est-à-dire psychologique, humain, intellectuel, religieux, moral, social, politique...
Le couple antinomique accueil/rejet de Nietzsche dans la philosophie universitaire française qui est probablement un écho de l'alternative entre fins de non-recevoir et nouvelles expéditions, constitue un outil inopérant, voire dangereux. Il donne l'illusion de s'imbriquer avec l'opposition absence/présence et donc d'offrir une vision aussi objective que précise de la pace qu'occupe Nietzsche ici et là, ici et pas là, davantage ici que là... Mais faut-il vraiment accepter cette alternative, comme si l'histoire n'était jalonnée que de nietzschéens et de non-nietzschéens? Sans parler de la difficulté de se mettre d'accord sur la définition du "nietzschéen" (F. Porcher, 2023), il existe des liaisons subtiles mais importantes entre Nietzsche et ses lecteurs/lectrices:
[...] de même que Bergson assure que nous ne nous passionnerions pas tant pour la défense d'un idéal rationnel si nous n'avions pas "respiré dans quelque coin de notre civilisation le parfum enivrant que le mysticisme y a laissé', de même Brunschvicg nous convaincrait plus difficilement de l'efficacité de la science et de l'intelligence pour la promotion et la correspondance des valeurs, si nous ne retrouvions dans son œuvre la marque des philosophies, des mysticisme, dont il se faisait tour à tour l'interprète pénétrant et l'adversaire. Le message qu'il nous laisse tient en ces deux obligations, solidaires dans leur opposition: d'une part, maintenir, approfondir, une aspiration qui vient de plus loin que la science, qui donne son prix à la science, qui porte le mouvement de la raison elle-même; d'autre part, maintenir l'ascétisme d'une pensée qui se refuse d'aller au-delà de ce qu'elle est en droit d'affirmer selon les normes de la vérité. (J. Nabert, 1945, p. 63)
Ces quelques remarques ne sont pas là pour clore un débat mais au contraire pour montrer que d'un point de vue philosophique, un travail d'envergure pourrait être entrepris pour cerner la place de Nietzsche en regard du bergsonisme, du pragmatisme, du perspectivisme, du contingentisme, de l'intuitionnisme, du mobilisme... En pleine crise - ou plutôt crises - de la raison, crise de l'imagination et menace de l'irrationalisme, quel rôle joue la philosophie des mathématiques de Léon Brunschvicg et plus généralement la philosophie des sciences, sans oublier la philosophie des valeurs?
Du côté de l'histoire de la réception, des recherches pourraient être entreprises pour observer quand et comment Léon Brunschvicg lit Nietzsche, quelle attitude il adopte à son égard et à l'égard du nietzschéisme tel qu'il se développe en France et en Allemagne, s'il existe une évolution de sa propre pensée sous l'influence de Nietzsche ou une évolution de son interprétation de Nietzsche. Il faudrait se tourner vers les archives et les correspondances pour éviter les biais de la seule lecture des imprimés.
A la croisée de ces deux perspectives qui gagneront à s'éclairer mutuellement, il faudra explorer de nombreuses pistes laissées à l'abandon parce que tout le monde répète qu'il n'y a rien à voir car il n'y a rien, parce que les philosophes universitaires "dédaignent" Nietzsche. Il suffit de lire Brunschvicg et Vaihinger pour ne plus en être si sûr. Encore faut-il accepter d'abandonner l'idée d'un Nietzsche injustement dédaigné par des philosophes incapables de saisir son génie et se sentir prêt à affronter l'idée d'un Nietzsche connu, lu, ruminé et loyalement combattu.
Laure Verbaere, mars 2026
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Laure VERBAERE, Nietzsche et la philosophie universitaire (2016)
Laure VERBAERE, Nietzsche et l'agrégation de philosophie (avril 2019)
Laure VERBAERE, Nietzsche et les philosophes français: traces empiriques et paroles 1889-1903 (OUTILS, avril 2019) voir
Frédéric WORMS, La philosophie en France au XXe siècle. Moments, Paris, Gallimard, 2009.