Nietzsche disqualifié par Léon  Brunschvicg?

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Laure Verbaere, mars 2026

"Ce qui reste en tout cas un fait évident et, à la réflexion, étonnant, c'est la longue résistance de la philosophie universitaire française" (Jacques Le Rider, Nietzsche en France, Paris, PUF, 1999, p. 56)


Introduction


Depuis près d'un siècle, on se moque, on s'offusque, on se désole ou on s'étonne de la "résistance" de la philosophie universitaire française à la philosophie de Nietzsche.

Résumons: pendant le premier nietzschéisme français, Nietzsche a eu du succès dans les milieux littéraires et artistiques; cette époque est dominée par les noms d'André Gide et Paul Valéry; Nietzsche est introduit par des profanes; il est cantonné hors de l'université; quand c'est à l'université, c'est chez les germanistes, pas les philosophes; il est seulement lu par des philosophes marginaux. La Sorbonne est réfractaire au nietzschéisme. L'enceinte d'une philosophie universitaire républicaine sous la domination du kantisme et des post-kantismes est un milieu par nature inhospitalier voire franchement hostile. Nietzsche a été boudé, dédaigné, rejeté, exclu, ignoré...

 

J'ai déjà entrepris ailleurs et à de multiples reprises de démontrer que ce schéma narratif repose sur un corpus d'ouvrages et d'articles sans aucune commune mesure avec la "littérature" qui a effectivement été consacrée à Nietzsche dans les milieux philosophiques, sans parler des cours sur Nietzsche dans la plupart des facultés de philosophie dans l'entre-deux guerres mais aussi avant 1914.

Après avoir jusqu'à présent essayé (en vain) de montrer l'absurdité de ce roman national, ce qui me semble aujourd'hui plus intéressant, c'est de chercher sur quel(s) élément(s) reposent sa longévité et sa capacité à se propager.

Identification d'un pilier du narratif


Dans le livre de Louis Pinto (1995), il y a un passage que j'ai toujours trouvé très marquant et partant, très convaincant. Je le cite dans son contexte:

 

L'absence presque totale de Nietzsche dans la philosophie universitaire entre 1890 et 1914 résulte non pas d'une pure ignorance (les traductions sont connues), mais d'une revendication de professionnalisme peu propice à un produit difficile à importer et à utiliser. Avec son image "irrationaliste", il n'avait guère de chances d'être tenu par les philosophes de plein titre pour un philosophe légitime auquel il aurait été indispensable de se confronter. A leurs yeux, il apparaissait sous les traits douteux d'un philosophe "populaire" répondant aux attentes éthiques et esthétiques du grand public, voire à celles de bourgeois incultes et arrogants. Il suffit de voir avec quel empressement Léon Brunschvicg se sert de l'autorité du philosophe néokantien allemand Vaihinger, qu'il ne cite d'ailleurs pas intégralement, pour disqualifier Nietzsche en lui prêtant certaines "caractéristiques" telles que: "antimoraliste, antisocialiste, antidémocratique, antiféministe, anti-intellectualiste, antipessimiste, antireligieux".

Les termes sont d'autant plus révélateurs qu'ils sont repris par un jeune philosophe qui semble incarner la définition nouvelle de l'excellence philosophique. (Louis Pinto, 1995)

 

J'ai l'impression que ce passage est un des principaux piliers sur lequel reposent les acquis de la recherche.

 

Je propose de retourner aux textes de Léon Brunschvicg et d'Hans Vaihinger et de les soumettre à des questions pour ébranler la solidité du narratif qu'ils ont engendré.

Hans VAIHINGER

Nietzsche als Philosoph

1900

Hans VAIHINGER

La philosophie de Nietzsche

1902

Léon BRUNSCHVICG

La critique nietzschéenne a-t-elle une contre partie positive?

1926

Léon BRUNSCHVICG

Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale

1927 (réédition 1953 d'après laquelle je cite)


L'enjeu de cet examen est donc double. D'une part, il s'agit encore une fois de semer le doute sur l'approche méthodologique utilisée pour cerner la place de Nietzsche dans la philosophie universitaire française avant 1914; d'autre part, il s'agit encore de contester indirectement l'absence presque totale de Nietzsche dans la philosophie universitaire et d'appeler à bousculer le modèle. Il s'agit somme toute d'un nouvel appel à réinvestir un champ qu'on n'a pas tort de croire clôturé mais qui a été si mal labouré qu'il serait bon d'y revenir.

Question 1


La citation de Léon Brunschvicg témoigne-t-elle d'une logique de refus catégorique d'importation? Peut-on considérer qu'en s'appuyant sur une communication d'Hans Vaihinger (vieille de presque trente ans), Léon Brunschvicg s'inscrit d'emblée dans le prolongement de cette lointaine époque où Nietzsche était majoritairement "disqualifié"?


Dans ce cas, pourquoi citer Hans Vaihinger dont l'originalité est de s'en prendre aux philosophes qui se croient autorisés à dédaigner Nietzsche? Dans les premières pages de son livre en allemand (omises dans la traduction française de 1902), le philosophe allemand analyse le succès de Nietzsche et s'en prend à ses pairs ("on" mais surtout "nous") qui, par mépris, par incompétence ou par paresse, ne prennent pas Nietzsche au sérieux.

On peut admettre que Léon Brunschvicg s'appuie sur l'autorité d'Hans Vaihinger, cet inlassable commentateur de Kant, responsable des Kant-Studien et créateur de la Kant-Gesellschaft, qui gagne encore en notoriété avec la publication de sa Philosophie des Als Ob, maintes fois rééditées. Cependant, il faut noter que Brunschvicg cite une communication/étude qui est exactement tout le contraire d'une œuvre de disqualification dédaigneuse: c'est au contraire un plaidoyer pour prendre le succès de Nietzsche au sérieux et une charge plutôt lourde contre l'attitude hautaine déplacée des philosophes "professionnels" en 1900. Il défend la "dignité philosophique de Nietzsche" (Carlo Gentili, 2015)

Question 2


Le cas de Léon Brunschvicg est-il bien choisi pour témoigner d'un empressement à disqualifier Nietzsche sous prétexte que ce n'est pas un "philosophe"? Y a-t-il refus d'importation parce qu'on nie qu'il existe une "philosophie" de Nietzsche?


Dans ce cas, pourquoi Brunschvicg cite-t-il, non seulement un vigoureux plaidoyer pour prendre Nietzsche au sérieux, mais aussi une des premières interprétations de Nietzsche? Vaihinger est un des premiers philosophes à proposer une lecture de l'ensemble de l'œuvre de Nietzsche. Il se flatte dans sa préface de 1902 d'avoir "réuni les morceaux apparemment dispersés sans ordre, les disjecta membra, en un système rigoureusement conséquent [...]."

Reconnaître ou dénier à Nietzsche le statut de "vrai" philosophe n'est pas chez Brunschvicg un marqueur de l'inclusion/exclusion de Nietzsche de la philosophie universitaire. Quelle que soit son opposition à la pensée de Nietzsche, Brunschvicg prend acte de la "portée historique de son apparition".

Question 3


Citer Léon Brunschvicg est de bon aloi mais que retient-il finalement de Vaihinger, si on s'en tient strictement à ce qu'il cite et à ce qu'il dit? Sur cette base et sans trop extrapoler, quelle est la nature exacte de son témoignage et que peut-on en déduire?


 En citant une "communication d'une admirable acuité",  Léon Brunschvicg semble adhérer aux caractéristiques de la philosophie de Nietzsche énumérées par Hans Vaihinger ("antimoraliste, ..."). Ce sont bien sept tendances de nature à exclure d'emblée Nietzsche de la sphère de la philosophie universitaire de la troisième République.

Il faut cependant noter que le passage de Brunschvicg cité par Louis Pinto ne provient pas du développement sur Nietzsche (situé p. 198-200) mais de l'utilisation des thèmes nietzschéens dans l'Allemagne à partir de 1890 (située p. 206-207).

La citation des sept caractéristiques n'illustre donc pas ce qu'elle est censée illustrer: le dédain d'un philosophe "professionnel" pour un philosophe "populaire" (L. Pinto), "répondant aux attentes éthiques et esthétiques du grand public, voire à celles de bourgeois incultes et arrogants." (L. Pinto) La citation ne concerne pas la France. En citant une communication de 1900, Brunschvicg illustre, à la limite, ce que le succès que Nietzsche doit à ses "goûts aristocratiques" chez les artistes et des bourgeois allemands avant 1900.

Question 4


Une dernière question avant de conclure. N'y a-t-il pas des confusions à éviter, notamment entre "prendre au sérieux" et "approuver" la pensée de Nietzsche? Comme le rappelle Pierre Boudot, quand les philosophes comme Jean Wahl ou Gabriel Marcel prennent le relais des écrivains, ils "soulignent après Bataille et Malraux ce que Nietzsche comporte de négatif. En le prenant au sérieux, ils montrent les impasses de sa pensée" (P. Boudot, 1970).

Il faudrait aussi sans doute distinguer sans opposer désapprouver et admirer Nietzsche. En 1904, Dominique Parodi souligne la "grandeur" et la "noblesse" de la pensée de Nietzsche "malgré tout ce qu'on peut dire contre elle".

En toute prudence, si on replace la citation de Vaihinger dans son contexte à savoir la réflexion de Léon Brunschvicg sur l'utilisation des thèmes romantiques en Allemagne, elle témoigne seulement d'un des éléments qui a formé un obstacle sérieux à l'importation de Nietzsche pour de nombreux philosophes français de la première moitié du XXe siècle - qui forme du reste une objection durable contre Nietzsche: l'irrationalisme de sa pensée:

 

"Le nietzschéisme a été soumis à la même épreuve que l’hégélianisme. Et sans doute ici et là les thèmes philosophiques ont servi surtout de prétextes pour couvrir le retour offensif de la barbarie. Mais le fait qu’ils ont été utilisés, la manière dont ils ont été utilisés, ont cependant une signification que nous ne pouvons pas ne pas retenir. Le criterium d’une philosophie qui peut, sans réserve et sans équivoque, être appelée rationnelle, n’est-il pas qu’elle demeure incorruptiblement fidèle à soi même? Par contre, les systèmes qui commencent par accepter la contradiction, en se réservant d’ajouter qu’ils seront capables de la surmonter ou de la « vivre », ceux-là logent leur ennemi avec eux. Leur châtiment sera que leur antithèse leur ressemble encore; et c’est bien ce qui est arrivé à Nietzsche". (L. Brunschvicg, 1927, 1953)

 

Ce n'est pas avec empressement mais après mûr examen que Brunschvicg condamne Nietzsche.

Conclusion


Pour comprendre la place de Nietzsche dans la philosophie universitaire française, c'est sûrement une bonne idée de se tourner vers Léon Brunschvicg, grande figure de la philosophie de la IIIe République, à condition de ne pas lui faire dire ce qu'il ne dit pas.

Le narratif qui circule depuis près un siècle privilégie des universitaires distants voire indifférents, des philosophes dédaigneux, incapables d'entrevoir la pensée de Nietzsche derrière ses formes aphoristique, poétique, inachevée.  Ce scénario permet d'expliquer de manière assez logique l'"absence presque totale" de Nietzsche de la philosophie universitaire.

Ce qu'on peut retirer provisoirement de l'examen du passage si convaincant de Louis Pinto quand il cite Brunschvicg, qui cite Vaihinger, c'est que ce narratif est une construction théorique séduisante mais contredite par les textes eux-mêmes. 

 

Hans Vaihinger ne disqualifie pas Nietzsche. Au contraire, il plaide pour que ses "collègues" le prenne au sérieux. Il affirme qu'il existe une philosophie de Nietzsche. Il en désapprouve et il en critique certains aspects tout en reconnaissant les nombreuses affinités avec le livre qui l'a rendu célèbre: La philosophie des Als Ob.

Léon Brunschvicg ne peut donc pas d'appuyer sur l'autorité d'Hans Vaihinger pour disqualifier Nietzsche, même en remarquant qu'il ne le cite pas intégralement. Les sept caractéristiques citées (anti.....) ne justifient pas à elles seules, sur le plan spéculatif, l'exclusion de Nietzsche d'une philosophie universitaire française en pleine mutation avant 1914.

Brunschvicg ne dédaigne pas Nietzsche simplement sous prétexte que ce n'est pas un philosophe. Il n'écarte pas Nietzsche "avec empressement".

 

D'un point de vue philosophique, un travail d'envergure pourrait être entrepris pour cerner la place de Nietzsche en regard du bergsonisme, du pragmatisme, du perspectivisme, du contingentisme, de l'intuitionnisme, du mobilisme... Du côté de l'histoire de la réception, des recherches pourraient être entreprises pour observer quand et comment Léon Brunschvicg lit Nietzsche, quelle attitude il adopte à son égard et à l'égard du nietzschéisme tel qu'il se développe en France et en Allemagne, s'il existe une évolution de sa propre pensée sous l'influence de Nietzsche ou une évolution de son interprétation de Nietzsche...

A la croisée de ces deux perspectives qui gagneront à s'éclairer mutuellement, il faudra explorer de nombreuses pistes laissées à l'abandon parce que tout le monde répète qu'il n'y a rien à voir car il n'y a rien, parce que les philosophes universitaires "dédaignent" Nietzsche. Il suffit de lire Brunschvicg et Vaihinger pour ne plus en être si sûr.

Encore faut-il accepter d'abandonner l'idée d'un Nietzsche injustement dédaigné par des philosophes incapables de saisir son génie et se sentir prêt à affronter l'idée d'un Nietzsche connu, lu, ruminé et loyalement combattu.

 

Laure Verbaere, mars 2026

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