Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940

(Laure Verbaere et Donato Longo)

 

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Emile Henriot (1889-1961)


Poète, écrivain, essayiste et critique littéraire français


HENRIOT Emile, "Correspondance de Nietzsche", in Le Temps, 5 mai 1931, p. 3.

 

HENRIOT Emile, "Le philosophe à l'Opéra", in Le Temps, 14 novembre 1938, p. 1. [L.V.]

A propos d'une exposition sur Bizet. Une vitrine est "consacrée au plus illustre et au plus scandaleux admirateur du musicien, au philosophe Nietzsche" qui "saisit Georges Bizet par le pied et s'en fit une fronde pour tuer le géant Wagner.

L'histoire est connue, mais en voici les pièces, sous nos yeux : la copie de la lettre de Nietzsche à Peter Gast, en date du 28 novembre 1881, où l'auteur de Zarathoustra dit sa joie d'avoir « découvert une belle chose, un opéra de François (sic) Bizet [qui est-ce ?] -Carmen » - et puis des pages de la partition de Carmen, annotées en marge par Nietzsche; et la brochure du Cas Wagner, où le philosophe du Crépuscule des idoles a réglé son compte à l'homme de Bayreuth... Au temps des enthousiasmes juvéniles, où je faisais, un soir sur deux, ma nourriture alternée de Carmen et de Tristan, il me souvient que cette querelle m'excitait beaucoup: la jeunesse aime justifier ses contradictions; et Nietzsche nous était alors un grand professeur d'énergie et de dialectique lyrique.

Au sortir de l'exposition de l'Opéra, il m'a donc fallu rouvrir Nietzsche, et ses lettres, et le Cas Wagner, autrefois traduit par Daniel Halévy et Robert Dreyfus... J'avoue ma surprise et ma déception - qui d'ailleurs ne diminuent en rien Carmen, ni Wagner, non plus que Nietzsche. Mais enfin, dans le pamphlet de celui-ci, je croyais retrouver des raisons; je n'y vois plus que de la polémique. C'est-à-dire, comme presque toujours, rien du tout.

Nietzsche avait adoré Wagner, subi sa maîtrise, reconnu son génie et sa loi. Il a célébré sa puissance, et nul n'en a plus chaleureusement parlé que lui. Et puis le wagnérisme est venu, tourné au culte. Et Nietzsche a commencé à se défendre, et à se délivrer d'un esclavage sans merci. Son génie est de s'opposer à ce qui l'opprime. Il était resté trop longtemps heureux en Wagner.

Pour être Nietzsche, il fallait écarter Wagner; aux héros de Bayreuth et du Venusberg, opposer le Surhomme de Sils-Maria. Rien que de très naturel à cela - avec, par-dessous, quelque mystère de sentiment: le penseur d'Humain, trop humain, nous le savons maintenant, enviait à Wagner Cosima. - Mais il fallait aussi justifier le divorce et l'éloignement. D'où le grand procès fait à Wagner: Wagner le décadent, l'histrion, le malade et le névrosé, l'oppresseur, le décourageur, avec sa « vitalité appauvrie », sa « grande lassitude », son goût de périr et de se fondre, son besoin final d'être sauvé. Le fond du débat est métaphysique; Wagner aboutit au ciel chrétien; c'est la bête noire de Nietzsche. Contre Parsifal, il dresse Dionysos. La réaction du philosophe est personnellement défendable et compréhensible".

«Tourner le dos à wagner fut une fatalité pour moi Je me mets en état de défense.» Et c'est vrai que Wagner opprime, et que dès cinq heures de Parsifal ou de Tristan on sort l'esprit tout à fait à plat et physiquement anéanti. François Mauriac a justement pu dire que, pour lui, se livrer à Wagner, qu'il aime, c'est avaler «une gorgée de poison». - Mauriac, d'accord avec Nietzsche, contre le corrupteur, le déviriliseur Wagner? Le catholique allié de l'antichrétien, sur ce plan?"

Pose la question: "Et Carmen, là dedans? - Je crains que ce chef-d'œuvre n'ait été, pour Nietzsche, au fort du combat, qu'une pierre sous la main: un argument facile d'opposition pour contrebattre l'adversaire. Wagner est le romantique du Nord, l'homme des brumes, le mystique; Bizet sera le classique du Midi, le Méditerranéen, l'homme des cieux ensoleillés, le vivant réaliste et fort, le peintre sans mensonge de la passion fataliste, le serviteur solide et bien portant du vrai... C'est très possible, et même, en fait, c'est exact".