Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940 (Laure Verbaere et Donato Longo)
Médecin, écrivain et poète français, il est célèbre avec Civilisation, prix Goncourt 1918. Il est élu membre de l’Académie française en 1935.
DUHAMEL Georges, "Souvenirs d'un ancien ami de l'Allemagne", in L'Ordre, 7 février 1940, p. 4. [L.V.]
Texte intégral d'une conférence prononcée à Conferencia.
Il y avait Wagner, Schiller, Goethe, Heine...
"Et c’est à cet instant précis que Friedrich Nietzsche apparut dans notre lumière. Il était mort en 1900. On venait de le traduire en français. Tous nos commentateurs entreprenaient de le labourer en long et en large. Il retentit à nos oreilles et, aussitôt, nous fûmes convaincus et conquis. Je ne crois pas m’aventurer en disant que, pour beaucoup de jeunes Français lettrés, vers les premières années du siècle, Nietzsche apportait une sonorité poétique dont nous avions grand désir et grand besoin.
Est-ce à dire que nous manquions de poètes ? Oh ! que non pas ! La France ne laissait pas de se couvrir de gloire en ce domaine. Après Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, s’élevait le chant de Claudel, dans la première fleur de son génie; mais Nietzsche, avec son tour apocalyptique et vaticinateur, fournissait comme une réplique intellectuelle à ce Wagner qu’il avait, justement, tant aimé et tant haï.
Pour que le monde fût le monde, il fallait qu’un Nietzsche parût, et ce Nietzsche venait de paraître. Quand nous sortions du concert dominical, encore enivrés de la Septième Symphonie ou de Parsifal, nous tâtions, dans la poche de notre paletot, le gros volume jaune où étaient imprimées les pensées de Zarathoustra, et nous estimions, naturellement, que le peuple qui avait engendré de tels musiciens et de tels poètes était au petit nombre de ceux que l’on pouvait considérer comme les artisans de la civilisation véritable ; nous pensions que le peuple de Beethoven, de Wagner et de Nietzsche — pour ne citer que ces trois noms — avait le droit de faire la conquête pacifique du monde, cette conquête que tous les peuples producteurs de génie peuvent accomplir en même temps, sans absurde rivalité, sans conflits, sans massacres, sans larmes, sans canons et sans torpilles [...]".
Reprise dans Georges Duhamel, Positions françaises. Chronique de l'année 1939, Paris, Mercure de France, 1940.