Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940

(Laure Verbaere et Donato Longo)

 

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Georges Dumesnil (1855-1916)


Agrégé de philosophie en 1880, Docteur ès lettres en 1892, Georges Dumesnil est d'abord chargé de cours à la Faculté des lettres de Toulouse (1887-1893) puis titulaire de la chaire de philosophie à la faculté des lettres de Grenoble (1897-1916).

Il est fondateur de l'"Amitié de France, journal de philosophie, d'art et de politique".



DUMESNIL Georges, L'âme et l'évolution de la littérature, des origines à nos jours, tome 2, Paris Société française d'imprimerie et de librairie, 1903.

Contient le chapitre "Le surhomme. Nietzsche" (p. 285-305)

Soutient que le surhomme a été inventé pour ainsi dire simultanément par Renan et Nietzsche (p. 285).

Précise qu'il "a été publié une infinité d'études sur Nietzsche. V. celles de MM. Fouillée, Vaihinger, etc." (p. 287)

Estime que "la destinée de Nietzsche comme écrivain est singulière. Les philologues ses confrères sont unanimes à regarder les étymologies qu'il lui arrive de donner comme entièrement imaginaires, erronées et sans fondement. Les esthéticiens et les historiens ne peuvent considérer ses ouvrages sur la tragédie grecque que comme de brillantes fantaisies, amplifications de thèmes psychologiques connus. Les philosophes ne sont pas gens à s'émouvoir de ses croyances arbitraires et creuses sur la physique générale de l'univers. En ce qui concerne les religions, il extravague. Les idées qui lui sont le plus chères sont fausses ou appartiennent à d'autres. Mais l'accent peut être original. D'ailleurs il se défend d'avoir et de proposer aucun système, bien qu'il ait, dans le sens large du mot, une doctrine. Tout, selon lui, est individuel c'est peut-être là un des points les mieux fixés de sa pensée; et tout dans l'individu est en mouvement. C'est être fidèle à sa propre manière de penser que de l'interpréter en l'accompagnant pas à pas" (p. 287-288).

Analyse puis conclut:

"Il n'y a pas lieu de parler expressément d'une philosophie à propos de Nietzsche. Parfois il interprète sa pensée comme une sorte de spinozisme forcené (2); mais on trouverait cent passages où il s'ôte à lui-même et aux autres tout droit d'en' donner aucune appréciation fixe et de la juger d'après aucune mesure et aucun étalon. On la caractériserait peut-être suffisamment en disant qu'elle exprime une morale de fourmis rouges.

Quels en seront les effets ? Il faut avouer que, depuis quelques années, l'Allemagne nous a atteints par des manifestations de son génie qui, en accusant peu de sérieux, sont d'une nature remarquablement peu sympathique. L'Unique de Stirner, qui nous est parvenu, il est vrai, tardivement, mais apporté par un vent qui a soufflé depuis peu d'outre-Rhin, les œuvres de Nietzsche, le monisme lourd et superficiel de Haeckel n'ont rien qui gagne les cœurs ni qui grandisse les esprits. [...]

 Il n'est pas douteux que Nietzsche ne soit appelé à demeurer, jusques à quand? un des principaux oracles du germanisme (Deutschlum), au sens désobligeant du mot, et il est à craindre que les hommes de sa race et de sa langue n'en retirent dans de mauvaises heures la leçon de dominer sans souci du droit, à titre d'humanité d'autant supérieure qu'elle serait plus violente. D'une manière générale, les écrits de Nietzsche sont un arsenal d'armes à employer sans scrupule, la panoplie d'un barbare méchant et le chant de « la Volonté de puissance » est le péan d'une férocité qui se prétendrait justifiée par ses triomphes.

De lui pourtant, le haut artiste sensible et torturé, comme de Stirner, l'énergique Cyclope, de ces deux détestables énergumènes un précieux élément moral pourrait peut-être en de certaines circonstances être dégagé, s'il est vrai qu'un peu de bien puisse être par fois tiré du mal: je veux dire un ferment actif de résistance à un Etat qui monstrueusement irait à absorber tout le droit naturel de l'individu, et à une société qui par le moyen de l'Etat tendrait au nivellement général et à la commune platitude" (p. 304-305).

 

DUMESNIL Georges, Le spiritualisme, Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, 1905.

Objection à un "pur kantiste": "Mais de deux choses l'une:

Ou le « Tu dois » sera fortuit; dans ce cas, il ne pourra me donner ses raisons et je me moque de lui. Au « Tu dois » répondra peut-être un « Je veux » empirique, fortuit, irrationnel, sans vrai moi, comme celui de Nietzsche, cet altier et frémissant artiste, qui est à merveille la vipère dont a fini par accoucher très légitimement le moralisme subjectiviste. Ainsi je n'aurai pas de vrai moi, un moi raisonnable;

Ou le « Tu dois » sera raisonnable et pourra m'intéresser par ma raison, si je connais par raison que je suis un vrai moi.

Or vous-même et les successeurs de votre maître me prouvez que la raison spéculative discursive ne peut pas me donner un vrai moi, que le moi que je pense est une illusion.

Je reste avec Nietzsche" (p. 50)

Au sujet des valeurs: "La délibération, dans les occasions qui intéressent la moralité, ne porte donc pas essentiellement sur la question de savoir quel serait le parti le meilleur au point de vue moral, car nous en jugeons spontanément sur notre idée de la perfection; et si nous ne pouvons pas en juger clairement en y mettant la sincérité voulue, la moralité n'est plus en cause. Nous délibérons parce que, sachant quel serait le meilleur parti, nous nous demandons, non pas si nous devons le suivre, mais si nous le suivrons. Et c'est là que nous sommes merveilleusement ingénieux, non pas à nous persuader d'agir « sans motif », ni à peser impartialement et sagement les « motifs qui sollicitent notre volonté », mais à lire de travers le résultat de la pesée qui s'inscrit de lui-même, à entraver sournoisement le jeu de la balance, à fausser nos calculs et à y introduire ces coefficients et ces exposants dont nous ne sommes jamais à court. C'est ainsi que nous changeons artificieusement et très volontairement les valeurs des choses et les valeurs des actes possibles; et c'est ce qu'a saisi avec une étrange vigueur le redoutable et superbe Nietzsche, quand, décidé à tuer la morale, il a annoncé que sa tâche était de changer des valeurs.

On ne peut que les piper. Mais on le peut. En les changeant ainsi pour nous, au fond c'est nous-mêmes que nous changeons" (p. 109).

 

DUMESNIL Georges, "L’œuvre critique de M. Pierre Lasserre", in Revue de philosophie, 1er avril 1906.

Critique des idées de Lasserre sur Nietzsche d'après la Revue pratique d'apologétique (1906)

 

DUMESNIL Georges, "Joachim Gasquet et les Printemps", in L'Amitié de France, 1er février 1909, p. 297-309.

A propos de la tragédie lyrique de Joachim Gasquet, Dionysos (1904), note l'inspiration nietzschéenne:

Si le jeune poète, après avoir subi avec une infinité d'autres l’emportement des dénégations anarchiques et révolutionnaires, a retrouvé la santé catholique comme la plupart de ceux qui sont actuellement les meilleurs dans la pensée et dans l'art français, la dogmatique catholique est ce qui lui a permis de communiquer à la fable de Dionysos une vertu qui l’exalte au-dessus des autres créations de l’imagination primitive. (p. 302) [...]

Il ne nous a pas parlé du christianisme, il nous y a fait penser. Il nous a fait sentir le travail profond du désir qui soulevait l'humanité au-devant de la promesse, même ignorée, et sentir du même coup combien impuissant par lui-même et combien inégal ce désir, la plénitude ne pouvant nous venir que d’en haut.

En effet, il n’a donné à sa tragédie aucune couleur évangélique, qu'elle ne devait pas avoir. Loin de là ! Le culte de Dionysos s’établit tel que les hommes pouvaient par eux-mêmes le concevoir, tel que pouvaient l’instituer des dieux issus de l'imagination des hommes; c’est-à-dire que l'institution en est atroce. Le dieu enivrant laisse en même temps aux cœurs un cruel malaise. La tragédie paraissait peu de temps après que les poèmes de Nietzsche avaient commencé d'entrer en France. Notre génie n’en adoptera jamais la dureté. Depuis qu’ils circulent chez nous et qu'ils agissent sur beaucoup d’esprits. il est curieux de voir comme leur influence se transforme dans les cerveaux français. La tragédie de Gasquet est l'œuvre que je sache qui, par sa tenue implacable en certains passages, reproduit le mieux l'inspiration nietzschéenne. La bonté en serait absente, si elle n’était traversée par des pressentiments. Elle appelle des suites qui nous amèneraient à une conception chrétienne de la grâce divine" (p. 303-304).