Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940
(Laure Verbaere et Donato Longo)
Non identifié.
HACHEL, "Vérité en deça", in L'information universitaire, 18 novembre 1939, p. 1. [L.V.]
Dialogue. Extrait:
"L’Allemagne de 14 est devant nous, plus grande, plus dangereuse. Est-ce le retour éternel dont parlait Nietsche? Les générations françaises connaîtront-elles périodiquement ce cauchemar de la guerre? Que penser?
— Je suis tenté de croire Nietsche. Deux peuples, deux morales. Il les connaît mieux que nous. Et rappelez-vous les avertissements de Heine, un Allemand, de Schopenhauer, un Allemand! Goethe lui-même s’est exprimé sans ambages sur ses compatriotes. Et même Frédéric II, las de commander, disait-il, un peuple d’esclaves.
— Deux morales, en effet. Prenons la vérité. Nous en avons le culte. Il n’y a pas de vice qui répugne plus aux Français que l’hypocrisie. Elle forme le thème de nos querelles politiques, sociales, religieuses. Eux, admettent aisément le mensonge; ils y recourent sans cesse dans leur politique. Leur chef s’est reconnu le droit, j’allais dire le devoir, de mentir à l’ennemi, d’avance, en pleine paix, pourvu qu’il y ait profit, et même à titre de principe et d’exercice. Sa vérité, c’est le succès.
— Exact.
— Prenons la bonté. Elle n’est pas seulement l’essence du christianisme, mais de notre morale laïque. La bonté au delà de la justice. Au point que nos mœurs, imprégnés d’indulgence et, comme on dit, d’humanitarisme, ont peine à se raidir quand il faut, à consentir aux sanctions nécessaires. Eux sont durs, volontairement durs et cruels. Ils n’ont pas besoin d’avoir lu Nietsche et de s’être fait un évangile de dureté. Ils sont cruels, naturellement; ils aiment la cruauté. Ce qui s’est passé dans leurs camps de concentration, dans leurs prisons, en Autriche, chez les Tchèques, dans cette affreuse guerre de Pologne, dans les représailles qui ont suivi, fait vomir ou frémir. J’ai causé avec les réfugiés juifs. Ô les malheureux!"
HACHEL, "Compagnons", in L'information universitaire, 16 décembre 1939, p. 1 et 6. [L.V.]
Dialogue. Extrait:
"— Un chef n’est pas un peuple.
— Il l’exprime. Ecoutez Nietsche : « Les Allemands croient que la force doit se manifester par la dureté et la cruauté; alors ils se soumettent volontiers et avec admiration... Ils ne croient pas facilement qu’il puisse y avoir de la force dans la douceur et le silence ». Vous voyez bien. Ils reviennent toujours à leurs vices. Canis redit ad vomitum.
— Faut-il donc leur ressembler? Mal contre mal, éternellement?
— Il faut d’abord se défendre. Notre vertu actuelle est de combattre, par les armes, par la pensée, par l’éducation. Le devoir de l’Université est d’entretenir cette vertu.
— Trahison des clercs.
— Les éducateurs ne sont pas des clercs. Ils ont accepté une mission. Rappelez-vous Edgar Quinet, l’Education du peuple. A partir du moment, dit-il, où la société s’est laïcisée, l’école n’a plus parlé au nom du dogme et de la foi, mais au nom de cette société même, au nom de ses besoins et de son idéal. Tenant son mandat de la société, c’est elle que le maître exprime, non ses opinions personnelles, ce qui serait anarchie dangereuse. Les maîtres français parlent au nom de la France; ils préparent leurs élèves à vivre d’une vie française. J’entends la vie française d’aujourd’hui, la vie de guerre pendant la guerre, la vie de paix, comme elle sera, pendant la paix. Ils ne trahissent rien et les clercs non plus ne trahissent rien, servant leur pays quand ce pays ne trahit pas. Or ce n’est pas la France qui trahit la pensée, la morale, le droit, les valeurs universelles, ces valeurs que Nietsche a niées et tant d’autres avec lui, de sa langue et de sa race. Je dirais volontiers qu’ils les ont niées pour affirmer quelque chose ou mieux pour s’affirmer. « Il n’y a jamais eu de culture allemande, écrit Nietsche dans la Volonté de Puissance ». Ils se cherchent et commencent par s’opposer à autrui. De là cette négation de la civilisation qui les conduit à tous les excès. De là aussi cette foi au devenir. « L’homme, dit Nietsche, est l’animal dont l’espèce n’est pas encore fixée ». Il dit aussi : « La forme générale et régnante de la barbarie, c’est que l'on ignore encore que la morale est affaire de goût »." (p. 1)
HACHEL, "Humain, trop humain?", in L'information universitaire, 10 février 1940, p. 1 et 6. [L.V.]
Commence: "Qu’est-ce qui nous oppose à nos ennemis? Ce n’est pas un conflit d’ambitions. L’Allemagne est ambitieuse, d’un appétit d’ogre qui convoite la terre. La France ne l’est pas, ne l’est plus, par sagesse et non, comme le dit Goebbels, parce qu’elle est rassasiée. Ce n’est pas un conflit d’intérêts. La guerre est une industrie allemande, non française. Les rois, les empereurs, les chefs de l’Allemagne ont, depuis les temps barbares, escompté, tiré profit de la guerre. La France est guérie de la Grande Illusion, comme l’a nommée Norman Angell. La France, c’est-à-dire le peuple français, devenu l’un des plus pacifiques du monde.
Ce qui nous oppose à nos ennemis, c’est une idée, l’idée que nous nous faisons de l’homme. Que nous la tenions de la foi ou de la raison, qu’elle soit chrétienne ou philosophique, cette idée est au fond la même. L’homme est une fin; non un moyen; il est, en un sens, sacré. Comme reflet du divin, pour les uns, comme la plus liante expression de la vie pour les autres, peu importe. Qu’on s’arrête à l’homme ou qu’on le dépasse, il est la commune mesure et le respect de sa dignité commune loi. Qu’on voie dans la civilisation le reflet affaibli d’un âge innocent ou l’aube d’un heureux avenir, l’amitié de l’homme pour l’homme n’en est pas moins sa marque essentielle. Croyants, non croyants se rejoignent là.
Or cette idée, nos ennemis ne l’admettent point. Ils n’ont d’amitié que pour eux-mêmes, non pour l’homme : « Toute morale, écrit Nietsche dans la Volonté de Puissance, ce livre préféré d’Hitler, toute morale consiste à se glorifier soi-même: une certaine espèce d’hommes se complaît dans son espèce et dans sa façon de vivre et écarte ainsi l’influence d’hommes de race différente qu’elle sent inférieures à elle ». « Postulat de la morale absolue: « Mon jugement de valeur est définitif! » « Sentiment de la puissance ». Et encore : « Ce qui domine dans le sentiment moral, c’est le sentiment d’appartenir à un ordre supérieur; c’est le témoignage que la caste supérieure se rend à elle-même; ses actions et ses états serviront ultérieurement de signes destinés à faire connaître que l’on appartient ou que l’on devrait appartenir à celte caste ». Veut-on des formules? « La morale est la théorie de la hiérarchie entre les hommes et par conséquent aussi de la valeur de leurs actes et de leurs œuvres rapportés à cette hiérarchie ». « Droits: le plus puissant définit ceux des subalternes entre eux. Devoirs: le plus puissant définit ceux des subalternes envers lui ». La cruauté est justifiée. « La cruauté peut servir de détente aux âmes tendues et fières qui s’adonnent sans trêve à la pratique des austérités (ascétisme hitlérien); c’est devenu une fête pour elles que de pouvoir enfin nuire à autrui, de voir souffrir; toutes les races guerrières sont cruelles ». La cruauté est nécessaire, donc bonne: « L’espèce ne se perpétue que par des sacrifices humains... Si l’on pose les individus comme égaux, on met en danger l’espèce; le christianisme est le principe opposé à la sélection ». L’altruisme c’est « la plus extrême immoralité, le crime contre la vie ».
Des mots? Des phrases? Non, des forces. Elles conduisent un peuple, son maître, sa jeunesse. Hiérarchie, sélection, puissance, dureté, cruauté même, voilà les thèmes de leur évangile, leur sermon sur la montagne. Le nôtre, qu’ils méprisent comme marque d’esclavage et de faiblesse, c’est celui de la pitié. Nous souffrons de la misère humaine.
[...]"