Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940
(Laure Verbaere et Donato Longo)
PREVOST Marcel, Lettre à Françoise mariée, Paris, F. Juven, 1908.
Surtout passage sur Nietzsche dans le chapitre XVII: suite de l'histoire de la dame potelée. (p. 175-188)
Personnage masculin se moque du personnage féminin qui lit Nietzsche et ne le comprend pas. Rectifie.
Exemple:
"— Attendez !... il était convenu qu'il ne m'écrirait pas de lettres d'amour, ni même de tendresse... Bien plus! ses lettres devaient être rigoureusement impersonnelles: des réflexions, des commentaires sur un livre qu'il me priait d'emporter et de lire durant mes trois mois de solitude.
— Et ce livre était?...
— Emile me le remit enfermé dans une grande enveloppe, en me faisant jurer de ne l'ouvrir qu'à Antibes. Je lui tins parole. Je me souviens de ma surprise en lisant le titre de l'ouvrage, un petit volume jaune qu'on aurait pris pour un roman: Pages choisies de Nietzsche... Pourquoi riez-vous, monsieur?
— Mais je ne ris point, madame! J'avais effectivement envie de rire, Françoise: seulement je me contins du mieux que je pus. Après la « psychologie », après le « document humain » et la « tranche de vie », après « la scène pleine de grandeur » — l'entrée en ligne de Nietzsche complétait un ensemble tellement comique, pour illustrer l'aventure de cette bécassine bourgeoise et de ce petit jouisseur, que j'eus quelque peine à reprendre mon sérieux.
Pauvre glorieux maître saxon! Avec son confrère de Dantzig, le misogyne Schopenhauer, il aura partagé l'étrange privilège d'être un philosophe pour snobs, un patron laïque pour gens de prétention et de demi-culture. Le surhomme! La doctrine des deux morales! Pas de caillette mondaine, pas de chef de rayon émancipé, pas de cabotine teintée de bas-bleuisme qui ne nous serve, avec ou sans opportunité, ces diverses tartes-à-la-crème ! Notez que Nietzsche est un penseur compliqué, un écrivain brillant, mais difficile; que, pour le suivre et pour le comprendre, il faut un entraînement d'intelligence dont la moyenne des lecteurs est ou incapable ou dépourvue. N'importe! cabotines, caillettes et chefs de rayon continueront de citer Zarathoustra, le Voyageur et son Ombre, l'esprit dyonisien, que sais-je encore?" (p. 180)
Egalement publié sous le titre "Histoire de la dame potelée (trois lettres à Françoise)" dans le supplément de L'illustration, 18 janvier 1908. Avec des illustrations.
PREVOST Marcel, "Les deux morales", in Le Journal, 17 juin 1909, p. 1.
Annonce qu'il va écrire un roman, Pierre et Thérèse, qui met en scène la morale égoïste (morale des maîtres de Nietzsche) à la morale altruiste (morale des esclaves) pour voir laquelle l'emporte sur l'autre. Raille les amateurs de Nietzsche qui ne sont que des arrivistes:
"Pauvre Nietzsche! Pauvre glorieux maître saxon! Avec son confrère de Dantzig, il aura partagé l'étrange destinée posthume d'être un philosophe pour snobs, un patron laïque pour gens à demi-culture prétentieuse. Pas de caillette mondaine, pas de gratte-papier émancipé, pas de cabotine teintée de bas-bleuisme qui ne nous serve, avec plus ou moins d'opportunité, la doctrine des deux morales et n'incline, naturellement, à choisir la morale des maîtres. Ces surhommes et ces surfemmes à la douzaine sont très risibles; ils ne sont pas extrêmement dangereux, car la crainte salutaire des démêlés avec la loi, ou simplement un souci persistant des convenances contient à l'ordinaire dans des iimites assez étroites les hardiesses de leur surhumanité".
Longuement cité par Robert de Bury, {Les Journaux}, in Mercure de France, 1er juillet 1909, p. 153-156, cit., p. 155.
Pierre et Thérèse paraît en 1909 aux éditions Lemerre (Paris). Un exemplaire de 1909 indique 54ème édition.
Pas de "Nietzsche", de "nietzschéen" ni de "nietzschéenne" dans le roman; pas de "surhomme" ni de "surfemme" mais de nombreuses expressions: "égoïste", "être fort", "j'ai le droit", "j'avais le droit", "écraser le serpent"...
PREVOST Marcel, Pierre et Thérèse, Paris, Lemerre, 1909.
Marcel Prévost expose les fondements de ce roman dans "Les deux morales", in Le Journal, 17 juin 1909, p. 1.
C'est une sorte de réponse aux romans de Daniel Lesueur, Nietzschéenne (1908) et Le droit à la force (1909).
Imprimé le 19 mai 1909. Un exemplaire de 1909 indique 54ème édition.
Pas de "Nietzsche", de "nietzschéen" ni de "nietzschéenne" dans le roman; pas de "surhomme" ni de "surfemme" mais de nombreuses expressions: "égoïste", "être fort", "j'ai le droit", "j'avais le droit", "écraser le serpent"...
Le roman est adapté au théâtre et la pièce en quatre actes est joué au Théâtre du Gymnase le 20 décembre 1909. Cf. L'Illustration théâtrale, n°136,15 janvier 1910.
Résumé et analyse dans Ernest La Jeunesse, Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911), Paris, Maurice de Brunoff, 1914, p. 117-119.
PREVOST Marcel, "La fiancée trop difficile", {Les Chroniques de femina}, in Femina, n°215, 1er janvier 1910, p. 5.
Répond à la lettre d'une lectrice qui s'inquiète d'épouser un homme qu'elle aime mais qui n'est pas très intelligent.
Note d'abord qu'elle a peut-être tort puis suppose que ce soit bien le cas: "J'admets comme prouvée l'inintelligence de notre pauvre fiancé. Qu'allons-nous en conclure ? Faudra-t-il l'évincer comme indigne parce qu'il méconnaît le surhomme de Nietzsche, et ne prétend qu'à la gloire d'être un brave homme de mari, une bonne pâte d'époux affectueux et dévoué ?
Ecoutez bien, Mademoiselle. Il me semble que si j'étais femme, l'infériorité intellectuelle d'un fiancé ne me rebuterait point, à condition que je l'aime. — Que dis-je ? elle pourrait même m'intéresser. Le rôle, d'une épousé supérieure à son époux n'est pas injouable, soyez en convaincue".
PREVOST Marcel, "Le féminisme" dans Victor du Beld, Jules Claretie, Camille Pert et Marcel Prévost, La femme dans la nature, dans les mœurs, dans la légende, dans la société: tableau de son évolution physique et psychique, tome IV, Paris, Bong et Cie, 1910.
Chapitre V: le féminisme. (p. 319-348)
"Voilà! pour l'intelligence. Etudions maintenant la sensibilité de la femme, comparée à celle de l'homme. Comme pour l'intelligence, nous constaterons que cette sensibilité résulte des conditions physiologiques et sociales de la femme. Plus faible, blessée périodiquement par la nature, la femme a conçu, la première, cette morale des faibles qui s'appelle la pitié, la charité, la bonté. Souffrir, être asservi, c'est une école d'altruisme. Mais surtout, la femme s'est sentie liée à sa descendance par toute une série de phénomènes douloureux ou charmants, qui font que l'enfant d'une femme et d'un homme est cent fois plus son enfant à elle. La maternité: voilà le nœud secret, ou, si vous voulez, une autre image, la nervure centrale de toute la sensibilité féminine. Michelet a écrit là-dessus des pages excellentes que je vous engage à relire dans son livre sur La Femme. Il a très bien vu l'instinct maternel guider la petite fille dans ses jeux, l'adolescente dans ses rêveries, puis la jeune fille, la jeune femme dans l'amour. Quand le rêve s'est fait chair, quand la maternité tant désirée s'est réalisée, la femme atteint le terme de son évolution. Si elle est normale, elle vit pour l'enfant, plus mère (trop souvent, en France), qu'elle ne fut épouse... Je n'insiste pas sur tout cela qui est un merveilleux sujet à lieux communs. Mais recueillons cette importante conclusion: que les conditions sociales de la femme à travers les âges se sont unies aux conditions physiologiques pour lui inspirer la morale que Nietzsche appelle assez dédaigneusement la « morale des esclaves ». La morale des esclaves, c'est, ne vous déplaise, la bonté, le dévouement, le sacrifice. C'est l'altruisme. C'est la morale du Sermon sur la montagne. Ce n'est pas si mal! Mais vis à-vis d'êtres plus robustes et pratiquant la morale égoïste, la morale des maîtres, comme dit Nietzsche, cela impose à la femme une infériorité de plus. Physiologiquement plus faible, — intellectuellement moins entraînée, — moralement moins égoïste, elle devient une proie tout offerte à l'égoïsme, à la force intellectuelle et physique des hommes. Nous allons voir qu'ils en ont profité. Les différences que la nature avait marquées entre les deux sexes au détriment de la femme, ils les ont aggravées de leur mieux, par les lois". (p. 326)
PREVOST Marcel, "Nietzsche, par Th. Maulnier", in Gringoire, 25 mai 1934, p. 4.