Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940

(Laure Verbaere et Donato Longo)

 

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Otto Berggruen

Signe O. BN



BERGGRUEN Otto, "La correspondance de Bülow", in Le Ménestrel, 8 juillet 1900, p. 213-214.

"Le quatrième volume de la correspondance fort volumineuse de Hans de Bülow, que sa sœur Marie est en train de publier chez Breitkopf et Haertel, à Leipzig, contient une lettre particulièrement curieuse de Bülow à Nietzsche. L'artiste était un admirateur sincère du philosophe et adorait surtout le traité sur la naissance de la Tragédie, mais cela ne l'empêchait pas de critiquer impitoyablement une œuvre symphonique que Nietzsche lui avait envoyée en 1872.

Bülow prit une de ces plumes de Tolède qui ne manquaient jamais sur son bureau, et écrivit à Nietzsche:

 

Votre Méditation sur Manfred est un comble extrême d'extravagance fantastique et la chose la plus désagréable et antimusicale que j'aie depuis longtemps eue sous les yeux sur du papier à portées. A plusieurs reprises je dus me demander si tout cela n'était pas une plaisanterie et si vous n'aviez pas voulu écrire une parodie de la soi-disant musique de l'avenir ? Est-ce exprès que vous vous moquez continuellement de toutes les règles de l'harmonie, de la syntaxe comme de la grammaire de l'art musical ? En dehors de l'intérêt psychologique — car dans votre produit musical fiévreux on sent un esprit peu commun et distingué malgré toutes ses erreurs — votre Méditation n'a, au point de vue musical, que la valeur d'un crime dans le monde moral. Je n'ai pu y découvrir aucune trace de l'élément apollonien, et quant à l'élément bachique, j'ai dû, ]e l'avoue franchement, penser plutôt au « lendemain d'une bacchanale » (ces mots en français) qu'aux dionysiaques. Si vous avez réellement un besoin impérieux de vous exprimer dans la langue musicale, il est indispensable que vous vous appropriiez d'abord les premiers éléments de cette langue. Une fantaisie qui se débauche par des réminiscences de la musique de Wagner n'est pas une base pour la production musicale. Les audaces les plus inouïes de Wagner sont justifiées par l'action du drame et prennent leur racine dans le tissu des paroles, car il s'abstient prudemment de ces monstruosités dans ses compositions purement musicales; elles sont, par surcroît, toujours correctes au point de vue de la langue, jusqu'aux plus infimes détails de la notation. Si l'intellect d'un connaisseur, tout de même cultivé, comme Monsieur .... (ici, Bülow nomme un critique viennois fort connu), n'est pas suffisant pour reconnaître cela, j'y vois la preuve qu'il faut être « musicien et demi » (ces mots en français) pour apprécier justement Wagner comme musicien. Si vous prenez au sérieux votre incursion dans le domaine de la composition musicale, ce dont je dois encore douter, ne composez au moins que de la musique vocale et donnez à la parole le gouvernail de la nacelle qui vous ballotte sur une mer sauvage de sons. Encore une fois, excusez-moi, vous avez désigné vous-même votre musique comme effroyable ; elle l'est en effet, et plus effroyable encore que vous ne pensez. Elle ne fait pas de tort à l'univers, mais elle est pire : elle est malsaine pour vous-même, et vous ne pouvez pas tuer votre excédent de temps libre d'une façon plus mauvaise qu'en violant Euterpe de cette façon.

 

Quelque temps après avoir reçu cette critique terrible, Nietzsche répondit à Bülow en le remerciant et en reconnaissant ses torts, tout en avouant que la composition de sa musique lui avait causé une très grande joie. Bülow a d'ailleurs vécu assez longtemps pour apprendre que les errements musicaux du philosophe étaient dus à une désorganisation de son cerveau qui avait commencé déjà à une époque où les nombreux admirateurs de Nietzsche ne se doutaient guère de l'état réel de son esprit aussi paradoxal que profond."

Voir la lettre initiale de Nietzsche (20 juillet 1872) et la réponse de Nietzsche à la lettre d'Hans von Bülow (29 octobre 1872)

 

BERGGRUEN Otto, "Nécrologie", in Le Ménestrel, n°35, 2 septembre 1900, p. 280.

 

BERGGRUEN Otto, "Nietzsche musicien", in Le Ménestrel, n°39, 30 septembre 1900, p. 309.