Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940
(Laure Verbaere et Donato Longo)
Auteur dramatique français, membre de la Société des gens de lettres, Paul Berthelot est aussi journaliste. Il entre en 1884 à La Petite Gironde en tant que rédacteur, critique dramatique et critique d'art, avant de devenir secrétaire général et rédacteur en chef du journal.
BERTHELOT Paul, {Chronique}, in La Petite Gironde, 24 décembre 1893, p. 1-2.
Constate que les "roucouleurs de romances anarchistes sont légion dans la jeune littérature parisienne". Après l'art pour l'art, le wagnérisme et le succès de Tolstoï, ils étaient mûrs pour l'individualisme et l'anarchie. Nietzsche est devenu leur "dieu nouveau".
Dénonce: "Parmi les dilettantes de l’anarchie, il en est d’inconscients peut-être, si enfoncés dans leur cuistrerie de gendelettres qu’ils s’hypnotisent de lumière. On pense alors à ce « bouillonnement impuissant de cerveaux gélatineux » dont parle Max Nordau, à sa formule : « Ce qui manque à presque tous les dégénérés, c’est le sens de la moralité et du droit. » Mais derrière les fanatiques et les dandys impuissants veillent les cerveaux de proie, travaillés d’âpres
besoins de domination, rêvant par delà les catastrophes la tyrannie d'une aristocratie intellectuelle dont ils seraient les grands-prêtres.
Le rêve paraît fou, souillé de ridicule. Il n’est pas de numéro de jeune revue, de cénacle où il ne revête une forme plus ou moins précise, plus ou moins loyale. Au reste, dans l’intimité, les premiers d’entre eux l’affirment âprement. Les anarchistes lettrés acclament le philosophe allemand Nietzsche et sa doctrine, qu’on appelle le néo-cynisme aristocratique. Le pouvoir, dit Nietzsche, appartient de droit à un petit nombre d’aristocrates, seuls capables d’action et de volonté. La foule est un troupeau d’esclaves balayé par ces maîtres comme poussière au vent. L’aristocrate doit développer en lui la volonté, c’est-à-dire l’égoïsme: « L’égoïsme n’appartient qu’à l’être qui a l’âme noble, j’entends celui qui possède cette foi inébranlable que pour un être tel que lui d’autres êtres doivent rester naturellement
assujettis et se sacrifier à lui. A l’égard des êtres inférieurs, tout est permis, et dans tous les cas dépasse les catégories du bien et du mal. »
Voilà de quelles sources découle la philanthropie artiste des dilettantes d’anarchie. Exaspérer les masses pour les dominer, c’est la vieille formule démagogique. Mais ici intervient un élément nouveau. Si ces aristocrates étaient de ceux qui ont le don du pouvoir, leur rêve aurait quelque corps au regard du philosophe. Renan réclamait le tyran intelligent. Des poètes de génie, doublés d’hommes d’Etat — en fut-il jamais? — mettraient encore entre les feuillets de leurs dossiers ministériels des fleurs d’idéal. Mais les jeunes dandys anarchistes sont avant tout des gens de lettres,
marqués précocement de la ride professionnelle. Ils seraient bientôt aux prises. « Ce sont des requins, disait un jour Zola: ne pouvant nous manger, ils se dévorent entre eux. » L’orgueil délirant de la corporation les jetterait aux pires folies." (p. 1)