Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940
(Laure Verbaere et Donato Longo)
Camille Mauclair est le pseudonyme de Camille Laurent Célestin Faust, poète, romancier, historien d'art et critique littéraire français.
Collaborateur pendant la deuxième guerre mondiale, son nom est mis par le Comité national des écrivains sur la liste des auteurs interdits.
Lire Simonetta Valenti, Camille Mauclair, homme de lettres fin-de-siècle, Milan, Vita e pensiero, 2003 et Rosemary Yeoland, La Contribution littéraire de Camille Mauclair au domaine musical parisien, New York, Edwin Mellen Press, 2008.
MAUCLAIR Camille, "Conférence sur Solness le constructeur", in Mercure de France, tome 11, n˚53, mai 1894, p. 16-27.
Pièce d'Ibsen. Utilisation de "surhumain" en relation avec le génie (p. 22).
MAUCLAIR Camille, "Chants de la Pluie et du Soleil, par Hugues Rebell", {Les livres}, in Mercure de France, tome 11, n˚56, août 1894, p. 385.
"M. Rebell s'est épris de l'individualisme absolu de Nietzsche, et est allé vers une aristocratie cruelle, un paganisme esthétique et violent, un matérialisme jouisseur qui l'entraîne de plus en plus".
MAUCLAIR Camille, "Un projet d'Association artistique", in La Cocarde, 24 septembre 1894, p. 1-2.
Raconte: "Les journaux annonçaient, il y a quelques jours, qu’un groupe d'artistes et d’écrivains vient de constituer en Allemagne une société, un cercle et une revue sous le titre général de Pan."
Encourage la solidarité intellectuelle: "Pourquoi ne donnerions-nous pas la main à ces hommes? Il s’est levé en France depuis dix ans une génération d'esprits libres, d’individualistes résolus à sauvegarder l’aristocratie de la pensée, la seule digne, la seule valable, et qu’il faut défendre contre l’égalitarisme jusqu’aux dernières ressources. Cette génération a tâtonné. Elle a moins produit que ses aînés, parce qu'elle s’est contentée moins aisément, parce que le succès et l’engouement public ne la tentaient point, parce qu’elle cherchait plus loin et plus haut. Les quelques œuvres qu’elle a montrées valaient plus peut-être que la masse des productions antérieures. Plus de sensibilité et plus d’art y sont discernables. Celte génération aussi se préoccupait de son affranchissement moral, essayait de maintenir son caractère à la hauteur de son esthétique, et de créer des consciences. Même ses essais irréalisés faciliteront des réalisations futures. Aujourd'hui cette génération, malgré l'hostilité des hommes en place et l’obstination de la routine, est parvenue à se constituer libre et savoureuse sans sécheresse de cœur, passionnée sans irréflexion, espérante sans duperie, confiante dans les forces immanentes de la vie pour exister et laisser des traces hautaines de son passage. Grâce à Dieu, nous ne sommes plus quelques-uns en France à rejeter le scepticisme, à désavouer le laisser-faire et à protester contre l'amoindrissement systématique de l’individu! Eh! bien, puisqu'il existe, cet esprit nouveau, qui étonnera peut-être plus qu’on ne pense l'autre, qu'on invoque dans les milieux bien pensants, pourquoi ne pas lui donner la sanction suprême en appelant à nous, partout où des intellectuels travaillent, ceux qui pensent comme nous?" (p. 1-2)
Pour la philosophie et la morale, souligne "la renommée et de l’universelle importance des écrits d’un Frédéric Nietzche" (p. 2).
MAUCLAIR Camille, « Ibsen en France », in Arte, Revista internacional, n°1, 1895-1896, p. 189-194.
Sur les querelles puériles autour de la réception de Ibsen et Nietzsche en France.
MAUCLAIR Camille, « L’état actuel de la critique littéraire française », in Nouvelle Revue, tome 5, 1er août 1900, p. 349-362
Cite Nietzsche (p. 359).
MAUCLAIR Camille, « Eugène Carrière et la Psychologie du Mystère », In Nouvelle Revue, tome 7, 1er décembre 1900, p. 349-358.
Note que l’art de Rodin et de Carrière opére ce que Nietzsche appelle la « transmutation de toutes les valeurs » (p. 356).
MAUCLAIR Camille, « Le roman historique français devant les étrangers », in Nouvelle Revue, tome 11, 1er août 1901, p. 431-445.
Signale « quelques joies littéraires » dont « la publication capitale des œuvres de Frédéric Nietzsche » (p. 433).
MAUCLAIR Camille, "Enquête sur l'influence allemande. M. Camille Mauclair", in Mercure de France, tome 44, n˚155, novembre 1902, p. 352-354.
"Si nous en venons à Nietzsche, ce grand poète, ce grand moraliste, ce génie lyrique et destructeur, qui a si prodigieusement épousseté la vieille scolastique et fait circuler le courant d'air des cimes pures et glacées dans la philosophie jargonnante, ce terrible clairvoyant qui a nettoyé la pensée comme l'impressionnisme a fait de la palette, celui-là influence, et toute une génération actuelle vibre de sa voix. Mais il est plus près de l'anarchisme que de toute autre catégorie, il est antisocial, et l'Allemand s'en effare, et Dieu sait comment il parle de l'esprit allemand! Comme Heine, Schopenhauer et Goethe, il hait la prussianisation, et il n'aime guère la benoîte torpeur des provinces confédérées." (p. 353-354).
MAUCLAIR Camille, "Le génie est un crime", in La Grande Revue, 1er février 1903, p. 311-366.
Début d'une pièce en 4 actes, non jouée.
Elle est aussi annoncée sous le titre "La Présence".
Dédicace à Nietzsche et omniprésence dans la pièce (voir notamment le personnage d'Olivier Dorel)
Voir l'analyse d'Emile Faguet dans le Journal des débats politiques et littéraires du 15 août 1904.
MAUCLAIR Camille, "Nietzsche et la Folie allemande", in Le Progrès (Lyon), 6 avril 1915, p. 1.
Commence: "J’ai ouvert ces jours-ci, avec curiosité, quelques volumes de ce Frédéric Nietzsche qui a eu, plutôt après sa mort que pendant sa vie, une si large part dans la constitution de l’affreuse mégalomanie allemande. Indirectement, certes, et non dans le sens exact qu’il eût souhaité, car cet esprit altier et lyrique a été compris par ses concitoyens avec une bassesse brutale et triviale: mais enfin il n’est point niable que ses leçons aidèrent à tourner leurs lourdes têtes.
J’ai emporté de cette lecture une singulière impression, et Nietzsche, qui vécut isolé, peu lu, peu compris, peu suivi, m’est apparu, par sa fin autant que par son œuvre, comme un terrible emblème du destin de sa race. Il m’intéressa toujours, depuis près de vingt ans, et je fus des premiers à l’étudier lorsqu’il fut révélé au public restreint qui, chez nous, s’occupe de philosophie. Je dus même, jadis, préfacer et commenter la traduction de son Aurore. Cependant, jamais je ne fus convaincu, ni même impressionné par ses propositions, dont un certain snobisme a fait l’usage le plus absurde, y voyant une réédition aggravée de ce vieux « struggleforlife » cher aux romanciers de 1885, une sorte de manuel apologique de l’arrivisme. A la vérité, Nietzsche ne fut aucunement un philosophe. [...]".
MAUCLAIR Camille, Servitude et grandeur littéraires, Paris, Ollendorff, 1922. [L.V.]
Raconte que jeune artiste, il détestait le couple Henriette et Robert de Bonnières qui tenait salon:
"[...] je me souviens par exemple d'avoir éprouvé une haine féroce pour le couple Bonnières, qu’on voyait partout. Robert de Bonnières était un cercleux d’aspect rogue, qui regardait chacun en louchant, ne disant que des méchancetés, et publiait des piles de romans illisibles. Madame de Bonnières était une femme livide, serpentine et incroyablement maigre, avec des cheveux blonds moussant sur une petite tête en ivoire. Elle susurrait des propos aigre-doux et un jour je l’entendis déclarer d’un air supérieur: « Je traduis Nietzsche, ma chère. C’est un philosophe dont le génie va tout bouleverser ». Il y eut une rumeur d’admiration et quelqu’un se hasarda: « Ah! vraiment! Et quelle est sa théorie? » — Je ne peux rien vous en dire, sinon ceci: « il nie le phénomène ! » Cette femme étonnante et son mari, ruinés, disparurent plus tard du monde où ils avaient brillé, et périrent tragiquement. Je me juge aujourd’hui bien puéril de les avoir détestés. Mais je ne suis pas encore parvenu à comprendre ce que cette personne voulait dire, si vraiment elle avait entrepris de traduire Nietzsche alors inconnu. Peut-être voulait-elle parler du noumène Kantien? Quand j’ai étudié Nietzsche, je n’ai jamais pu imaginer sans fou rire quelle joyeuse traduction nous en eût été donnée là: et le « il nie le
phénomène », qui avait failli me faire choir de stupeur, est resté pour moi l’emblème des amateurs intrus dans les lettres." (p. 93)
Evoque ses "jeunes éblouissements" devant Wagner: "[...]quels délires n’ont pas été nôtres! Je les ai retracés en d'autres livres. Mais Wagner les suscitait plus que Beethoven lui-même, et il ne fallait pas toucher à notre dieu. Je me souviens de la rage qui nous saisit lorsqu'après les premières traductions de Nietzsche, qui nous avaient intéressés et même passionnés, nous vîmes surgir celle du Cas Wagner, et ses invectives. Ce n’était pas la rébellion de l’esprit contre une doctrine: c'était la brûlure de l’offense à une créature adorée. Wagner a été pour nous mieux qu’une passion, une religion". (p. 225)