Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940

(Laure Verbaere et Donato Longo)

 

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Roger Fernand-Traincy


FERNAND-TRAINCY Roger, "A propos de Nietzsche et de l'Hitlérisme", in L'Étudiant français, 10 mai 1937, p. 2. [L.V.]

On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur les rapports très étroits de la morale de Nietzsche et la doctrine hitlérienne. On a relevé sans peine des similitudes nombreuses et frappantes. On a retrouvé dans l'une et l'autre les mêmes tendances profondes au désintéressement, à la vie dangereuse, à la renonciation au bonheur, et souvent les mêmes mots pour exprimer ces tendances. De là on a conclu tout naturellement, mais un peu vite, à une filiation véritable. Cependant on n'a pas moins noté, d'autre part, des rapports entre Nietzsche et les idées d'hommes aussi différents que Lénine, Mussolini et même Maurras. Voilà qui doit nous rendre prudents. N'est-ce pas parce qu'on s'est laissé prendre à quelques ressemblances fatales entre des faits politiques qui sont des sursauts de la vie contre un état matériel insupportable, et des idées qui sont elles aussi protestation contre la dégénérescence, la destruction des valeurs de force, d'héroïsme et de grandeur? Et le Nietzsche qu'on nous fait est-il autre chose que le nom collectif trop légèrement accordé à des sentiments et des théories multiples et diverses sous prétexte qu'elles sont, en apparence du moins, une réaction contre tout ce que Nietzsche a effectivement combattu? Le Nietzsche qu'on nous fait pour l' "accorder" ainsi à un système afin de l'utiliser pour ou contre, n'est-il pas un Nietzsche inconnu, un Nietzsche trahi? Je le crois. Et il n'est qu'à regarder un peu au delà des mots pour s'en convaincre. Sans aucun doute l'hitlérisme a su mettre au service d'une collectivité les valeurs nietzschéennes dont je parlais plus haut. Mais cette mise en service collective est bien la moins nietzschéenne qui soit car le propre de l'auteur de Zarathoustra ce n'est peut-être pas tant d'avoir retrouvé ces valeurs que d'avoir choisi comme position première l'anarchisme aristocratique le plus pur et le plus dur. Le culte du héros qui veut se servir des "Esclaves", et qui, par contre, choisit une vie plus difficile, l'accorde-t-il avec un Etat quasi divinisé qui fixe à chacun son but, et le même but pour tous? Nietzsche qui écrit des soldats: "Ce qu'ils portent s'appelle uniforme, puisse leur esprit n'être pas uniforme", n'aurait jamais accepté une collectivité démocratiquement pliée à la plus discutable des idoles, la race, serait-ce au nom même de la noblesse. Ayant donc fait son dieu de la race allemande, l'hitlérisme est vraiment l'alemanité. Or, Nietzsche est l'ennemi farouche de l'alemanité. Je sais bien qu'il s'est laissé corrompre par elle et que, sans qu'il s'en doutât, elle le vainquit. Il finit par faire de son surhomme un instrument dans le monde du "Retour Eternel", comme Hitler fait de l'homme un instrument dans le monde de ses nuées. Mais précisément là, il n'est plus lui-même (c'est-à-dire ce qu'il voulait être), pour avoir méconnu l'ordre après la chute des faux dieux. Nous ne rencontrerons pas dans l'hitlérisme tel qu'il existe, la pureté nietzschéenne, pureté tournée avant tout vers un classicisme qui retrouverait infailliblement ordre, hiérarchie, etc... que dans la mesure où le régime hitlérien lui-même renie la doctrine hitlérienne, où il met de côté son origine, sa nature essentiellement popu- [partie manquante] moins implicitement, des organisations anciennes qui n'étaient pas mortes; car le régime impérial, dont les débris corrompent et soutiennent à la fois le nouveau pouvoir du peuple, n'était pas tant régime germanique que régime latin dans son essence. Et si l'Allemagne des nazis n'est pas aujourd'hui livrée à elle-même, à son désordre organisé, à ses excès mortels, elle le doit à ce que seul Nietzsche ne combattit pas, et qu'elle n'eut ni la stupidité ni la puissance d'abattre, mais qui lui est, pour autant, radicalement étranger. Il ne faudrait pas, évidemment, soutenir que Nietzsche et l'hitlérisme n'aient ni rapports ni rencontres. Mais on ne saurait dire en aucun cas filiation. Si je rappelais tout à l'heure qu'on rencontre l'esprit de Nietzsche aussi bien dans les mystiques soviétiques que dans les mystiques fascistes, c'est que dans tout essai de régénération d'un monde moribond on doit faire appel à ce que Nietzsche a retrouvé et aimé, sans être d'ailleurs le seul à l'avoir retrouvé et aimé ; à tel titre que l'on a cru lire son influence dans Maurras qui l'ignorait alors et n'eut jamais pour lui, semble-t-il, qu'une admiration juste mais pleine de réserves. Il reste, en tous cas, que c'est se montrer vraiment trop superficiel que vouloir, du premier coup d'œil, voir partout Nietzsche là où est peut-être le moins, dans la mystique barbare d'une démocratie religieuse et socialiste.