Bibliographie inédite des publications françaises sur Nietzsche 1868-1940
(Laure Verbaere et Donato Longo)
Dominique Parodi est né en Italie et est arrivé en France peu après sa naissance. Elève de l'Ecole normale supérieure, il est agrégé de philosophie, et devient professeur dans plusieurs lycées de province puis aux lycées Charlemagne, Condorcet et Michelet. En 1917, il sera nommé Inspecteur de l'Académie de Paris et de 1919 à sa mort, il sera Inspecteur général de l'instruction publique. Commandeur de la Légion d'honneur, il sera aussi élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques en 1945.
A son sujet, cf. la notice biographique insérée dans Elie Halévy, Correspondance (1891-1937), Paris, Editions de Fallois, 1996, p. 784-785. Surtout: Stéphan Soulié, "Philosophie en République et expérience morale de la Grande Guerre: le cas Dominique Parodi", in Histoire@Politique, 25(1), 2015, p. 159-175.
PARODI Dominique, "Morale et biologie", in Revue philosophique de la France et de l'étranger, tome LVIII, août 1904, p.-113-135.
[...] l'homme, doué de pensée, par suite être instable et complexe entre tous les êtres, parait bien le moins apte de tous à se fixer dans un automatisme définitif, et M. Le Dantec a raison. Dès lors, la fin qui lui est assignée par la nature, ou, si l'on préfère, par la force des choses, ne peut être de rechercher uniquement son plus grand bonheur individuel comme corrélatif d'une parfaite adaptation organique. Il peut se proposer ce but, sans doute, mais non y suspendre toute sa destinée, ou prétendre y ramener toute sa morale; plus multiples, plus diverses, plus obscures sont les conditions de son bonheur vraiment humain, et les intérêts pour lesquels il doit vivre. Il y a en lui des virtualités indéfinies de pensée et de volonté qu'il faut bien, sans doute, qu'il déploie. A travers les complications, de jour en jour plus inextricables, de sa civilisation, de son art, de sa science, il n'est pas sûr que ce soit son bonheur propre d'individu qu'il réalise de mieux en mieux, ni même celui de la société. Mais une nécessité l'entraîne; et, à coup sûr, il élargit sa vie. — C'est ce qu'ont senti, au fond, toutes les grandes doctrines morales, même les moins imbues de croyances religieuses ou transcendantes. La doctrine du surhomme, par exemple, a bien cette portée chez Nietzsche, et c'est ce qui en fait, malgré tout ce qu'on peut dire contre elle, la noblesse et la grandeur". (p. 133)
PARODI Dominique, "La Morale des idées-forces", in Revue philosophique de la France et de l'étranger, tome 65, n°4, avril 1908, p. 337-366.
Souligne que l'ouvrage d'Alfred Fouillée est l'aboutissement d'une entreprise philosophique soucieuse de ne pas perdre contact avec son temps. Rappelle que sa pensée, "si merveilleusement intelligente et souple, la plus hospitalière et la plus compréhensive qui soit, avait semblé suivre docilement, dans ces dernières années, tous les mouvements de l'opinion philosophique, pour les critiquer et les juger ; avec celle-ci elle abordait tour à tour les problèmes de l'enseignement ou les études de psychologies nationales, ou regardait de près, sans hostilité de parti-pris, mais avec une clairvoyance pénétrante, les modes et les idoles du jour, Nietzsche et l'immoralisme, la réaction anti-kantienne, dont elle avait été en partie l'initiatrice, l' "amoralisme contemporain", ou encore la constitution de la nouvelle école sociologique." (p. 337)
Fait l'éloge de la "morale de la conciliation et de la bonté" de Fouillée en remarquant que le "moment est passé des systèmes rigides et froids." Ajoute : "En revanche, l'amoralisme nietzschéen ou néo-hédonisme, si fréquent dans la littérature courante, est une doctrine de dissolution où la pensée philosophique ne saurait s'arrêter longtemps." (p. 352) Devant l'impuissance du positivisme et l'inefficacité du sociologisme dogmatique, conclut que "le problème se pose donc bien tel que M. Fouillée l'aperçoit : il s'agit de réconcilier, en faisant à chacun sa juste part, tous ces éléments divers, également agissants autour de nous, naturalisme et idéalisme, positivisme scientifique et exigences du sentiment, expansion individuelle et règles sociales, prétention illimitée du moi à se créer ses tables de valeur, et force bienfaisante des traditions et des contraintes collectives." (p. 353)
PARODI Dominique, "Les grandes tendances de la philosophie contemporaine en France" , in Revue du Mois, n°50, 10 février 1910, p. 141-162.
Leçon d'ouverture d'un cours à l'Ecole des Hautes Etudes sociales en 1909/1910. Reprise dans La philosophie contemporaine en France: essai de classification des doctrines, Paris, Alcan, 1920.
Constate l'absence de philosophie officielle, la prépondérance d'un courant anti-intellectualiste, la possibilité d'une réaction contre ce courant. Désigne une philosophie française qui est autonome, les influences étrangères n'ayant agi que sur la forme. Conclut: "La notion d'évolution universelle, l'idée de vie chez un Guyau, introduisaient des éléments d'instabilité jusque dans nos certitudes et dans notre science, jusque dans la constitution même de notre raison. L'influence d'un Schopenhauer et plus tard d'un Nietzsche devaient manifester avec éclat ces conséquences: mettre le vouloir-vivre ou le vouloir-grandir à la racine de l'être, c'est réduire l'intelligence à n'être plus qu'un instrument de la vie, supportée et débordée par quelque chose de beaucoup plus profond qu'elle. (...) Il en résulte bien que la valeur des idées résidera moins dans leur vérité intrinsèque, qui s'évanouit, que dans leur utilité; elles ne seront plus qu'un épisode secondaire, sinon un accident, au cours de l'évolution, et, encore une fois, un simple instrument de vie.
Ce sont ces ferments d'anti-intellectualisme que nous allons voir maintenant se développer, et converger, bien que venant de sources si diverses, non pas sans doute vers une commune doctrine, mais au moins vers un esprit semblable lequel sans doute ne se manifeste pas chez tous les penseurs contemporains en France, ni chez tous sous la même forme, ni au même degré, mais qui pourtant nous a paru constituer comme la note distinctive et comme la nuance propre de l'heure présente en philosophie" (p. 162).
PARODI D., "M. Pradines. - L'erreur morale établie par l'histoire de l'évolution des systèmes", {II. Théorie de la connaissance}, in Revue philosophique de la France et de l'étranger, tome 70, n°8, août 1910, p. 198-204.
Expose la théorie de la connaissance développée par Maurice Pradines, "théorie pragmatiste (...) tout imprégnée de bergsonisme." (p. 200) Parodi résume: "Le vrai n'est qu'une hypothèse sur le réel: c'est le réel conditionné. (...) Tout notre savoir, comme le découvre de plus en plus la pensée contemporaine chez un Renouvier, un Boutroux, un Bergson, un Nietzsche, un Poincaré, n'est qu'une série d'hypothèses commodes, destinées à nous rendre utilisable une nature en elle-même mouvante, contingente et indéterminée." (p. 200)
Termine en faisant l'éloge de la partie historique de l'ouvrage, soulignant notamment les "aperçus ingénieux et nouveaux" sur Bergson et Nietzsche. (p. 204)
PARODI Dominique, "La notion du Bien et la notion de valeur en morale", in Morale et science: conférences faites à la Sorbonne, Paris, F. Nathan, 1923, p. 33-55. [L.V.]
Texte d'une conférence donnée dans le cadre d'une série de conférences en septembre 1922 à la Sorbonne (voir l'avant-propos de Paul Lapie).
Pose la question des rapport entre l'ancienne conception de la morale et la nouvelle. Constate: "La notion de valeur, que la philosophie de Nietzsche a popularisée même hors du cercle des spécialistes, joue peut-être le rôle central dans les spéculations morales contemporaines. Qu'exprime-t-elle exactement ? Il est clair à première vue qu'elle tient, dans notre philosophie pratique, une place analogue à celle qu'y tenaient autrefois les notions de bien et d'idéal" (p.35).
PARODI Dominique, La philosophie contemporaine en France: essai de classification des doctrines, Paris, Alcan, 1920. [L.V.]
Précise dans l'avant-propos: "L'origine de cet essai fut un cours professé en 1908 à l'Université nouvelle de Bruxelles sur Les grandes tendances de la philosophie française contemporaine: il nous plaît de nous rappeler que la première esquisse de ce livre consacré à la pensée française fut tracée à la demande d'amis belges et pour un public belge. Plus tard, nous avons renouvelé l'entreprise, avec plus d'ampleur, à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales dans un cours professé en 1909-1910. Nous n'aurions jamais songé à reprendre et à développer ces leçons, si la guerre ne nous avait paru leur donner une opportunité et comme une portée nouvelles". Voir "Les grandes tendances de la philosophie contemporaine en France" , in Revue du Mois, n°50, 10 février 1910, p. 141-162.
Constate une évolution de la philosophie française vers un irrationalisme et un anti-intellectualisme et annonce: "Ce sont ces ferments d'anti-intellectualisme que nous allons voir maintenant se développer, et converger, bien que venant de sources si diverses, non pas certes vers une commune doctrine, mais au moins vers un esprit semblable; lequel sans doute ne se manifeste pas chez tous les penseurs contemporains en France, ni chez tous sous la même forme, ni au même degré, mais qui, pourtant, paraît constituer comme la note distinctive et comme la nuance propre de notre philosophie d'avant la guerre". (p. 37)
Soutient comme René Berthelot (Un romantisme utilitaire) une "parenté certaine entre la philosophie de M. Bergson, et celles de Schopenhauer
et de Nietzsche; les influences convergentes des unes et des autres ont pu parfois se mêler dans la pensée contemporaine. Rien d'étonnant dès lors à ce que les caractères propres du bergsonisme soient ceux en même temps de toute une notable fraction de la production philosophique contemporaine" (p. 290).
Problème des "conséquences possibles du bergsonisme, de certaines tendances générales de la pensée contemporaine. A une telle conception de l'acte ou de la moralité, la diffusion de la philosophie de Nietzsche ne pouvait d'ailleurs qu'apporter un peu plus tard un appoint considérable. Toute une série d'écrivains, dans les années qui ont précédé la guerre, ont érigé ainsi l'immoralisme en doctrine: c'est l'irrationalisme de l'action. D'autres, nous le verrons, plus pénétrés du sérieux de la vie, cherchent en des voies diverses des succédanés à la notion de vérité morale ou de loi ou de devoir, mais affirment à l'envi qu'il ne saurait y avoir ni règle rationnelle, ni lois démontrables de la conduite, que les fins se posent et ne se déduisent pas, qu'il ne s'agit pas de comprendre, mais de créer les valeurs: l'affirmation est commune à des penseurs très différents par ailleurs, tels que Rauh, ou M. Belot, ou M. Jules de Gaultier" (p. 317).
Résume: "Tout notre savoir, comme le découvre de plus en plus la pensée contemporaine chez un Renouvier, un Boutroux, un Bergson, un Nietzsche, un Poincaré, n'est qu'une série d'hypothèses commodes, destinées à nous rendre utilisable une nature en elle-même mouvante et indéterminée. « La science de la nature, sous toutes ses formes, a pour but de renverser la nature »." (p. 321)
Dans la conclusion: "La grande idée romantique, c'est ainsi, en dernière analyse, cette idée de la vie, de la vie conçue comme puissance spontanée et libre, principe de toute création et de tout progrès, aux démarches imprévisibles, irréductibles aussi bien au pur mécanisme de la matière qu'aux desseins concertés et clairs de l'intelligence; de la vie conçue comme instinct, et comme telle fournissant un point de vue nouveau en métaphysique, aussi éloigné de l'empirisme anglais ou condillacien que du rationalisme cartésien: la vie est la spontanéité pure. — D'une telle notion, on trouverait déjà l'indication dans certaines parties de l'éclectisme cousinien, ou dans le spiritualisme esthétique de
Ravaisson; mais c'est bien elle qui domine aujourd'hui, après avoir été reprise par Guyau, dans toute l'école bergsonienne, de même qu'en Allemagne elle a eu son renouveau et jeté ses feux les plus éclatants avec Frédéric Nietzsche. — Contre ce romantisme philosophique, le rationalisme, soit à forme empiriste, soit à forme idéaliste, représente l'esprit classique et en renoue la tradition. Peut-être pourrait-on dire, de ce point de vue, que notre période contemporaine constitue un moment de la grande lutte du romantisme et du classicisme en philosophie" (p. 436-437)